Les lectures de Cécile

7
oct

– Pourquoi tu n’es pas juive, madame ? osa Sury, douze ans et trois jours.

hadassa


Hadassa
fait parti de ces livres qui méritent d’être lus sans précipitation.
On l’ouvre, on le referme, on y pense, mais on ne se jette pas dessus. Il ne nous tient pas en haleine. Non, mais par contre il se savoure. On le prend avec respect et appréhension.

Et on s’immerge lentement dans le monde d’Alice. Cette enseignante non-juive qui va donner des cours à des filles hassidiques de 11 et 12 ans vivant dans un quartier « fermé » de Montréal.

Ma tête ressassait des images, des voix, des corps chétifs en uniforme. Je m’habituais lentement. A ce pays dans mon pays. A être l’étrangère à qui on marchandait des confessions sacrées en échange de temps livre. A Hadassa, celle aux yeux tout ronds qui parlaient si fort.

Alice découvre ce milieu ultra orthodoxe juif, où tout est réglé et réglementé. Où les femmes sont couvertes de la tête aux pieds, où elles se rasent les cheveux et portent des perruques, où les enfants n’ont pas le droit de poser des questions sur la vie des goyims (non-juifs) ni de leur raconter trop de choses sur leur religion et traditions.

On suit l’évolution de l’année. Le rapprochement d’Alice et de ses élèves.
Sa curiosité envers cette communauté qui grandit. Evolue. Son attachement à ces filles différentes et surtout à l’une d’entre elle, Hadassa.

Les après-midi sans Hidden beauty n’étaient pas les mêmes. Il manquait sa douceur. Sa naïveté. Sa fragilité. Ses moodswings. Ses interventions, précieuses comme des perles de shabbat.

On suit son regard sur ce monde différent, les discussions qui évoluent, les livres extérieurs qui sont introduits. On la voit s’intéresser et se renseigner sur ce quartier, essayer de le comprendre et peut-être même s’imaginer y vivre.

– Pourquoi tu n’es pas juive, madame ? osa Sury, douze ans et trois jours.
Le temps s’arrêta. J’oubliai même les copies dans mes mains.
– Tu veux être juive ? insista-t-elle, avec dans ses yeux, toujours et pour toujours, la supériorité du croyant sur l’athée.

Et en parallèle, une autre forme d’évolution.
Celle de cette femme hassidique, mariée, qui croise un jour le regard de Jan, un immigré polonais aux yeux bleus.
Un regard qui change tout.

La cliente ne le voit pas encore, elle garde les yeux sur le sac, puis sur les lattes qui défilent. Son visage vient vers Jan, dans un instant, il va découvrir sa blancheur sous le feutre noir du chapeau. Puis les yeux bleus rayés de vert. Elle arrive, et cela se passe. Ils sont face à face, séparés par un comptoir de bois une balance et une caisse remplie d’argent. La jeune femme lève le bras pour poser les pommes, et c’est là qu’elle voit l’épicier, qui la regarde.
Là aussi, donc, une évolution. De sentiments, d’envie, de désir, de liberté, de remords.

Elle est dévisagée. Sur le mur de pierre derrière la caisse, la trotteuse de l’horloge s’arrête une petite seconde, et dans cet intervalle, elle, la femme, découvre, explore ce que c’est d’être dévisagée par un homme. Il n’y a pas de doute, la cliente ne baisse pas les yeux comme elle devrait, comme elle l’a toujours fait. C’est incroyable, pour elle, de regarder un homme comme lui, elle le fait quand même, ça dure, c’est inexplicable, la première fois que ça lui arrive, on ne sait pas encore ce qu’elle pense, elle aussi l’ignore, elle se laisse dévisager. Puis la trotteuse reprend, mais rien ne change, tout persiste dans l’instant des yeux qui se contemplent.

Deux histoires parallèles très bien écrites,  avec une écriture originale, ponctuée de franglais, et de tournure de phrases et syntaxes fausses, qui apportent, comme dirait Karine, très beaucoup de réalisme à la lecture. Des passages extrêmement touchants également, dans l’histoire de Jan et Déborah, souvent, mais également dans les 3ème et 4ème parties.

Deux histoires parallèles qui nous parlent de la vie de personnages dans laquelle on entre à petit pas, sans en savoir beaucoup, mais suffisamment pour nous poser des questions sur le choix (et ici, en l’occurrence, sur l’absence de choix également), en général, sur d’autres aspects comme la religion, en particulier.

Une lecture tout en douceur et sentiments, (sans jugements toutefois), à l’instar de l’évolution des personnages.
Une très belle lecture. Différente. Touchante. Un très bon moment, et de belles discussions avec Yueyin  et Julia.

 

Hadassa – Myriam Beaudoin
Editions Leméac – 197 pages

Coup de cœur pour Yueyin et Karine :), et celui de Le Papou.

 

10 commentaires sur “– Pourquoi tu n’es pas juive, madame ? osa Sury, douze ans et trois jours.

  1. Tellement charmée qu’il t’ait plu et de nos conversations aussi :-)

  2. Je perçois que cette lecture t’a touché, en effet.

  3. Syl. le 7 octobre 2013 à 14h21 a écrit :

    Certainement un beau livre.

  4. Je n’avais encore jamais croisé ce roman mais il semble très beau!

  5. Exactement le genre de roman que je ne lis pas assez. Et que j’aimerais lire davantage. Tes commentaires donnent réellement envie de le découvrir (j’ai fait le choix de ne pas lire les extraits), je le note. Merci.

  6. Je suis ravie que tu aies aimé! C’est un petit coup de coeur pour moi et je le fais lire à tout le monde!

  7. un avis qui donne envie de découvrir ce livre!

  8. Pingback : Je m’appelle Ashev Lev |

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