Les lectures de Cécile

6
mar

– Non, Lina. N’aie pas peur. Tu ne dois rien leur donner, même pas ta peur.

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En 1939, l’Union Soviétique envahit les trois Etats baltes : la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie. Peu de temps après, le Kremlin établit une liste de personnes jugées antisoviétiques et condamnées à être assassinées, envoyées en prison ou déportées en Sibérie pour y être réduites en rang d’esclaves. Les médecins et les avocats, les professeurs et les écrivains, les musiciens, les artistes et même les bibliothécaires, les soldats de carrière et les hommes d’affaires étaient tous considérées d’office comme antisoviétiques et furent ajoutés à la liste toujours plus longue des victimes d’un projet d’extermination massive. Les premières déportatiions auront lieu le 14 Juin 1941.
– Extrait de la Note de l’auteur –


Mon dieu, comment vous parler de ce livre ?
Je savais qu’il était triste. C’est bien pour ça que j’ai repoussé sa lecture pendant deux ans. Chaque fois que je le voyais dans ma bibliothèque je le prenais et le reposais.

Finalement je ne sais pas ce qui m’a décidé à l’ouvrir mais je ne le regrette pas.
Je ne suis pas sûre qu’on soit prêt un jour à lire ce genre de livres et de témoignages en réalité.
Même la personne la plus heureuse du monde ne pourrait pas ne pas être touchée et bouleversée par ce livre.

 

Cette lecture a été éprouvante. Intense. Mais tellement belle.
L’histoire de Lina et sa famille déportée de Lituanie vers des camps de travail en Sibérie est terrible, touchante, juste et si réaliste.
Et elle nous renvoie en plein visage tant de choses.
La cruauté des hommes, la chance qu’on a de manger, de boire, de nous laver, d’être en vie. 

Je voyais défiler en esprit des assiettes avec des restes de nourriture emportées à la cuisine avant d’être soigneusement raclées ; je voyais ces restes jetés à la poubelle. J’entendais Jonas – qu’on avait prié de finir son assiette – protester d’une petite voix : « Mais, Mère, je n’ai pas faim. ». Pas faim. Quand avions-nous pu jamais éprouver pareille sensation ?

Je n’ai cessé de m’interroger tout au long de ma lecture ou quand mon esprit n’était pas occupé à autre chose.
J’ai tourné dans mon lit pendant longtemps avant de m’endormir, essayant de changer le cours de mes idées mais en ne cessant de m’interroger…

Aurais-je eu envie de me battre ?

Je fermai la porte des toilettes et entrevis mon visage dans la glace. Je n’avais pas la moindre idée de la vitesse à laquelle il allait changer, se faner. Si je l’avais seulement pressenti, j’aurais fixé avec attention mon image, j’aurais essayé de la mémoriser. C’était la dernière fois que je pouvais me regarder dans un véritable miroir; je n’en aurais plus jamais l’occasion avant une décennie, et même plus.


Comment des personnes ont-elles pu vivre plus de 10 ans dans des conditions pareilles ?

Dix ans ! Se rend-on même compte du temps que ça signifie ? J’en ai froid dans le dos.
Et les conditions de vie. Mon dieu les conditions de vie de ces déportés.
Ses trains, ses camps, la saleté, les poux, la maladie, le froid et la faim…


Je crois que je me serais suicidée.

Je ne trouve pas mes mots pour vous parler de ce livre et de tout ce à quoi il m’a fait songer.

– Comment peuvent-ils décider que nous sommes des animaux ? Ils ne nous connaissent même pas.
– Nous nous connaissons, répondit Mère. Ils se trompent. Ne leur permets jamais, Lina, de te convaincre du contraire. Comprends-tu ?

Il m’a chamboulée comme peu de livres avant, et pourtant, j’ai lu beaucoup de livres sur la seconde guerre mondiale.
Mais là, il y a autre chose. Tant d’autres choses.

Le contexte, pour commencer, à la fois différent et pourtant si semblable.
Je crois que c’est le premier livre que je lis sur ce qu’à fait subir Staline à des millions de personnes, à ces supposés « opposants »  et aux intellectuels de ces pays de l’Est qui ne savaient même pas pourquoi ils étaient déportés.

L’écriture ensuite. Si simple, si belle, si percutante et si touchante. 

– Andrius, commençai-je soudain, j’ai… j’ai peur !
Il s’arrêta net et se tourna vers moi.
– Non, Lina. N’aie pas peur. Tu ne dois rien leur donner, même pas ta peur.

Et bien sûr, la voix de Lina, ses dessins, ses espoirs, sa haine, les brides de souvenirs de son passé que l’on retrouve en italique dans le texte et son talent. Sa mère, si juste et si intelligente, Jonas, son petit frère si généreux, le Chauve qui incarne le défaitisme, l’homme à la montre, si sage, et bien sûr Andrius, source d’espoir.

Qu’aurais-je fait ?

Alors oui, vous allez peut-être un peu pleurer et vous aurez, c’est une certitude, la gorge nouée tout au long de votre lecture, mais quelle claque ! Quel témoignage ! Quel leçon !

– Elena, pouvez-vous me passer le talc, s’il vous plaît ? dit Mme Rimas tout en s’essuyant le derrière avec une feuille d’arbre.
Le spectacle que nous offrions ainsi était si ridicule que nous éclatâmes de rire. On riait vraiment. Mère riait même si fort que ses boucles s’échappèrent du mouchoir qu’elle avait noué autour de ses cheveux.
– Notre sens de l’humour, déclara Mère dont les yeux étaient mouillés de larmes. Ils ne peuvent pas nous le prendre, n’est-ce pas ?

Ce livre devrait être obligatoire au collège ou au lycée.
Pour ne pas oublier. Pour apprendre à relativiser aussi.
Parce que c’est un livre coup de poing qui me marquera longtemps.
Parce qu’il est beau. Et juste. Et tellement prenant. Et qu’il nous envahit d’émotions.
Parce qu’on se souvient, qu’on apprend, qu’on pleure, qu’on maudit, qu’on a peur, qu’on espère, qu’on condamne.
Parce que je suis sûre que peu de personnes connaissent vraiment cette période de l’histoire, ce qu’on fait les Soviétiques ou les conditions de vie dans ces camps de travail.
Parce que c’est arrivé il y a 70 ans seulement.
Et parce qu’on doit savoir et se rappeler, tout simplement.

Etait-il plus difficle de mourir ou de survivre ? J’avais à peine seize ans, j’étais perdue aux confins de la Sibérie, mais je connaissais la réponse. C’était même la seule chose dont je n’avais jamais douté. Je voulais vivre. Je voulais voir mon frère grandir. Je voulais revoir la Lituanie. Je voulais respirer l’odeur du muguet que la brise transportait jusque sous ma fenêtre. Je voulais peindre dehors, dans les près. (…). Il n’y avait que deux issues possibles en Sibérie : ou bien survivre, c’est-à-dire réussir, ou bien mourir, autrement dit échouer. J’avais choisi la vie. J’avais choisi de survivre.

Comment peut-on faire ça à un autre être humain ? Et pourquoi ? 

En 1991, après cinquante ans d’occupation, les trois pays Baltes ont retrouvé leur indépendance et, avec elle, la paix et la dignité. Ils ont préféré l’espoir à la haine et montré au monde qu’une lumière veille toujours au fond de la nuit la plus noire. S’il vous plaît, réfléchissez à cela. Parlez-en autour de vous. Ces trois minuscules nations ont appris au monde qu’il nest pas de plus puissante arme que l’amour. Quelle que soit la nature de cet amour – qui peut aller jusqu’à pardonner à ses ennemis -, il nous révèle la force miraculeuse de l’esprit humain.
– Extrait de la Note de l’auteur –

Je vous invite à lire l’avis de Bladelor qui l’a lu en même temps que moi et qui a été autant touchée.
Et voilà ce qu’en dit Alya qui trouve toujours les mots justes pour parler des livres : »Une très, très belle histoire, terrible et poignante, et qui prend aux tripes. C’est une véritable leçon de vie que nous offre l’héroïne, combative et obstinée de bout en bout. Je l’avoue, j’ai parfois versé ma petite larme. Mais c’est finalement dans les pires moments que transparaît tout ce qu’il y a de plus beau dans l’être humain. Car oui, comme le suggère la couverture, il y a toujours une étincelle d’espoir »

importorigin:http://les-lectures-de-cecile.over-blog.com/article-non-lina-n-aie-pas-peur-tu-ne-dois-rien-leur-donner-meme-pas-ta-peur-115892900.html

25 commentaires sur “– Non, Lina. N’aie pas peur. Tu ne dois rien leur donner, même pas ta peur.

  1. Commentaire n°1 posté par Syl. le 6 mars 2013 à 07h51 a écrit :

    Dur, mais tu as raison. Parfois, il est bon de se rappeler.

  2. Ton avis confirme mon envie de le lire. J’ai déjà lu des livres sur cette période et cette partie de l’histoire mais aucun du côté Soviétique. Je le lirai. Promis.

  3. Commentaire n°3 posté par Vanessa L le 6 mars 2013 à 08h50 a écrit :

    Je ne lis pas encore ta chronique, il est dans ma WL depuis que tu en as parlé sur Fesseboobook donc je lirais le livre avant.

  4. Un très beau roman jeunesse, qui m’avait émue.

  5. Il y a des livres où tu sais à l’avance qu’il va être une véritable claque et c’est le cas pour celui-ci. J’espère le lire bientôt.

  6. Commentaire n°6 posté par Julia le 6 mars 2013 à 10h42 a écrit :

    Quand tu as parlé de ce livre sur FB, je me suis dit que ce n’était pas pour moi, en tout cas pas pour le moment.
    Et puis voilà, avec cette magnifique chronique, j’ai envie de me jeter dessus et je viens de le commander. Je sais que je vais me prendre une belle claque, mais je sens que je vais aimer ça (Ana, sors de ce corps ;) )…

  7. Commentaire n°7 posté par Cajou le 6 mars 2013 à 11h18 a écrit :

    Un très beau billet pour un très beau roman. Et ton voeu est en partie exaucé : je le fais lire à mes élèves cette année :)
    Gros bisous Cess :)

    • Cess le 6 mars 2013 à 12h29 a écrit :

      Tu me raconteras ce que tes élèves en ont pensé ? Quelle classe ?
      (je susi contente de te lire ici ♥)

  8. Comme toi je m’étais fait la réflexion que je n’avais rien lu (et ne connaissais quasiment rien) sur ce sujet… Incontournable !

  9. Je le vois depuis longtemps sur les blogs et je lui tourne autour par peur de l’émotion trop forte. Tu me tentes. Ton billet est très beau.

  10. Je ne connais pas cette partie de l’histoire. Du coup, ça m’intrigue et cette chronique me donne envie d’en savoir plus en lisant ce livre. Merci de l’avoir partagé !

  11. Je ne suis sans doute pas prêt à lire ça en ce moment mais c’est le genre de référence précieuse qu’il importe de garder dans un coin de la tête.

  12. J’avais noté ce titre tiens…

    • Cess le 7 mars 2013 à 08h44 a écrit :

      Ah Moka, tu devrais le lire, vraiment. Je vais peut-être faire voyager le mien si certains sont intéressés.

  13. J’ai déjà entendu parler de ce livre, il a l’air bien mais vraiment dur. J’ai un peu peur de passer mon temps à pleurer si je lis ce roman.

    • Cess le 7 mars 2013 à 08h45 a écrit :

      Non non tu ne peux pas faire plus pleureuse que moi et je t’assure qu’on ne passe pas son temps à pleurer. Mais on a la boule à la gorge souvent, c’est clair.

  14. Très belle chronique qui me donne envie de le lire. Et je le ferai (je ne sais pas encore quand, par contre ^^).

  15. Ce fut un immense coup de coeur pour moi aussi…

  16. Pfiou, deuxième lecture de ton billet et toujours des frissons. Et puis cette phrase qui claque : « Parce que c’est arrivé il y a 70 ans seulement. ». C’est à la fois beaucoup et très peu à l’échelle humaine.
    Ce roman me colle à la peau, il va me poursuivre longtemps, je le sens. Les mots me manquent.

  17. Éprouvant, intense et belle…? Je prends !

  18. brrrrr non non non trop dur pour mon petit coeur tout mou, j’ai assez lu sur cette période et ces camps sans parler des gens que j’ai rencontrés qui les avaient fréquentés….

  19. Commentaire n°19 posté par Alya le 7 mars 2013 à 23h16 a écrit :

    Ce roman fait partie de ceux qu’il est impossible de décrire, impossible d’oublier. Il faut le lire, c’est tout.

  20. Comme je te l’avais dit, repéré à sa sortie et pas trouvé le courage depuis de l’acheter… peut-être que ton avis changera les chose !

  21. Merci pour cette belle piste de lecture que tu me donnes et pour ce billet tout en émotions et intense!

  22. Merci pour la proposition de le faire voyager, mais si je trouve le courage de le lire, je préfère l’acheter car je sais que je voudrais le garder dans ma bibli !

  23. Comme je l’avais dit sur FB, j’ai acheté ce livre et il n’est pas resté longtemps dans ma PAL. Je l’ai fini hier et c’est un coup de cœur. Une lecture dure mais touchante à la fois. :)

  24. Il est dans ma wish-list depuis sa sortie…Pour avoir déjà lu énormément de récits de rescapés de camps de concentration nazis ou bien du goulag soviétique, je sais à quel point ce genre d’histoires peut être une claque. Quand on pense que les camps de travail existent toujours en Russie (et aussi en Chine)…

  25. Bon… va falloir que je le lise alors :)) No choice!

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