Les lectures de Cécile

1
sept

Une photo, quelques mots #16: Déception ou Roc ?

 

atelier-ecriture

 

Pourvu que mon genou ne lâche pas. Pourvu qu’il ne lâche pas.
Cette audition c’est toute ma vie. Toute. Ma. Vie.
Et celle de ma mère aussi.

Je n’ose pas imaginer ce qui se passera si je ne suis pas prise.
Elle aura beau faire comme si ce n’était pas grave, essayer de plaisanter, je sais ce que je lirai dans ses yeux et qu’elle n’admettra jamais. Je sais ce que j’y verrai.
La compassion ? Oui, peut-être.
De la tristesse ? Oui, aussi. Sûrement.
Mais pire que ça, j’y lirai la déception. Voilà ce que je lirai dans ses beaux yeux noisette à qui les cernes ne rendent pas justice…
J’y lirai de la déception et rien que l’idée m’est intolérable. Insoutenable. Invivable.
La déception, dans les yeux de celle à qui je dois tout. Par ma faute.

Et à travers cette déception, tout ce qu’elle ne me dit pas, ce qu’elle ne m’a jamais dit, mais que je sais pourtant. Tout cet argent investi, ces week-ends à me regarder m’entrainer au lieu de reconstruire sa vie, ces allers retours, ces camps d’entrainement qui étaient au dessus de ses moyens, ces crédits, ces nuits à travailler dans un fast food, et ces journées, à empiler et fermer des boites au bout d’une chaine de production, les tutus, les milliers de chaussons, les centaines d’heures à me panser les pieds, les bassines d’eau où les faire tremper, toute cette énergie, ces non vacances, l’argent, l’investissement…
L’investissement surtout. Financier, moral, physique.
Tous ces espoirs d’une mère célibataire qui s’est saignée et qui a tout donné, tout, jusqu’à sa santé, pour que sa fille ne finisse pas à l’usine, pour que sa fille vive de sa passion, pour que sa fille soit heureuse et qu’elle n’ait pas de cernes… du moins, pas de celles qui traduisent l’épuisement, l’angoisse, la peur et le travail mais de celles qui cachent un homme, des rires, de l’innocence, de la légèreté, des soirées endiablées et arrosées.
Tout ces espoirs d’une femme, d’une mère, pour qui ces actes ne sont pas des frustrations mais des démonstrations.
D’amour.

Genou… caillou… ils ont beau prendre des x au pluriel, ils n’ont pas d’autres points communs. Si mon genou pouvait être aussi dur qu’un caillou, je n’aurais rien à craindre…
Si mon genou était aussi fort qu’un caillou aujourd’hui, je deviendrai un roc.

Celui sur lequel ma mère se reposerait. Celui qui ferait sa fierté. Celui qui nous sauverait.

 

Photo de Romaric Cazaux
Et merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

14 commentaires sur “Une photo, quelques mots #16: Déception ou Roc ?

  1. Bérengère le 1 septembre 2014 à 10h47 a écrit :

    Beau texte avec surtout deux derniers paragraphes très percutants. Chapeau!

  2. Julia le 1 septembre 2014 à 11h00 a écrit :

    Beau, fort et intense… Bravo !

  3. Ton texte est vraiment touchant, j’ai eu comme un pincement au coeur en le lisant… Beaucoup d’émotions dans ces lignes!

  4. Syl. le 1 septembre 2014 à 12h55 a écrit :

    Cécile, c’est très beau. Et j’aime l’image du genou-caillou…

  5. Très bon texte, en effet, nous avons eu le même genre d’idée, j’aurais pu écrire la version de la mère, c’est un exercice que j’aime bien.

  6. Je plussoie, c’est un très joli texte !

    Pourvu que son genou tienne. Pourvu qu’elle soit prise !

  7. J’adore!!!! :)

  8. Je découvre là une autre facette de toi, et ma foi j’aime beaucoup ;) Très joli texte!

  9. J’aime bien ton genou caillou qui détourne une règle d’orthographe pour en faire un très joli texte. Très fort.

  10. Beaucoup de pression sur ces frêles épaules. Espérons que cela ne la consumera pas. Genou/caillou, c’est une belle trouvaille.

  11. Ah la pression, le regard des parents. J’aime le texte et particulièrement la fin ;)

  12. Bonjour Cécile, en effet c’est très émouvant et grave comme ton. J’aime beaucoup la fluidité de ton texte ! Bravo !

  13. Texte très beau et très émouvant.

  14. J’aime beaucoup : ton texte est juste et le peu de mots utilisés au début et à la fin marque davantage l’intensité du contenu. Des bises

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