Les lectures de Cécile

13
jan

Une photo, quelques mots #14: quand le passé s’impose à moi

femme

 

J’ai 18 ans, je suis jeune, belle et la fille du chef du village.
Je suis intelligente aussi. Et ambitieuse. Je peux et je veux faire des études, devenir quelqu’un.
L’homme que je vais épouser est le fils du chef d’un des villages voisins, mais ce n’est pas l’ainé et il n’a pas besoin de rester ici. Nous nous installerons dans la capitale et nous serons monogames. J’aime ma mère, tout comme les autres femmes de mon père. Sa dernière femme est même ma meilleure amie d’enfance. Et si je les aime et les respecte toutes, je ne comprends pas la notion de partage. Lui non plus. Encore un de nos points communs.
Je fais une belle mariée je crois. Mes traits ne sont pas parfaits mais je suis grande, j’ai de la prestance et je suis intelligente. Ca me rend encore plus belle d’après lui.
Nous avons décidé de nous marier sur la place de mon village. Nos pères sont amis et étaient d’accord. Mieux valait faire ça chez l’un d’eux plutôt qu’à l’extérieur qui n’était pas sur avec la guerre. On ne sait jamais ce qui peut se passer, même dans nos villages. La semaine dernière encore il y a eu beaucoup de morts dans le village d’à côté.
Mais je veux qu’on voit mon bonheur, je veux que tout le monde sache que cette guerre ne doit pas nous empêcher de vivre.
J’avance doucement, et je le vois à travers mon voile de larmes. Qu’il est beau. Je lui souris et le sourire qu’il me rend m’atteint droit au cœur. Comment est-ce possible d’aimer autant ?

J’avance encore, et c’est là que le bruit explose. Je n’ai pas le temps de comprendre, je m’envole et je sens mon corps s’écraser et mes os se casser quand je retombe par terre. J’ai mal. Que se passe-t-il ? Où est-il ? J’entends au loin des cris, des bruits, j’ai mal partout. A la jambe, au ventre. Ma tête me tiraille, j’ai l’impression qu’elle va exploser. Je ne peux pas bouger, je sens un liquide chaud couler le long de ma joue. Ma robe va être tachée. Ou est-il ? Va-t-il bien ? Et mes parents ?  Mes frères, mes sœurs ? Je dois me lever mais mes jambes ne me répondent pas. Les cris deviennent de plus en plus lointains. J’ai soif. J’entends mon nom mais je n’arrive pas à ouvrir les yeux. Cette douleur… Je décide de les garder fermer. Et je n’entends plus rien. Papa, pourquoi ne t’ais-je pas écouté ?

 

« Louvre Rivoli. Vous êtes à Louvre Rivoli ».
Je me réveille en sursaut. Mon cœur bat à 1000 à l’heure. Encore ce souvenir. Après 20 ans, je le revis encore à chaque fois que je ferme les yeux. 20 ans et je sens encore le gout de la poussière mélangé au sang dans ma bouche.

20 ans. 20 ans que cette bombe à éclaté et que je l’ai perdu. Il est mort sur le coup et a emporté avec lui une part de mon cœur, de ma joie de vivre et de mon ambition.
Aujourd’hui, j’ai plus vécu à Paris que là-bas et pourtant le souvenir est toujours aussi vif. Mon passé me rattrape chaque jour, dès que je ferme les yeux ou que je me regarde dans un miroir et vois cette cicatrice. J’ai un travail insignifiant, loin de mes rêves de jeunesse mais des enfants magnifiques qui sont ma raison de vivre et un mari patient et que j’aime.  J’ai refait ma vie. J’ai changé. Je suis heureuse aujourd’hui. Le passé est le passé. Oui. Sauf que cette cicatrice me rappelle au quotidien ce et ceux que j’ai perdus. On ne sort pas indemne d’une guerre, surtout une dont on se pensait supérieure. Je me croyais invincible et je crois que je l’étais. Jusqu’à ce que le destin en décide  autrement.

 

Photo de Kot.
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

8 commentaires sur “Une photo, quelques mots #14: quand le passé s’impose à moi

  1. Syl. le 13 janvier 2014 à 08h36 a écrit :

    Bonjour Cécile,
    J’ai participé aujourd’hui ! et moi aussi, je situe cette femme 20 ans après son drame. Nos textes se rapprochent dans la narration.
    Poignantes idées que nous viennent à ce portrait !
    Beau texte !!!

  2. Joli portrait, la Miss, à la fois poignant et plein d’espoir… Quand je te dis que tu devrais écrire plus souvent ! ;-)))

  3. jacou le 13 janvier 2014 à 10h09 a écrit :

    Un destin brisé; tous ces êtres victimes de ces conflits inutiles, hélas sans cesse renouvelés.
    J’aime ton texte.

  4. J’aime ton texte même si j’aurais voulu savoir ce qui l’a menée en France et dans quelles conditions. Ah oui, on n’écrit pas un roman. Mince ;)

  5. Encore un texte plein de réalité mais la photo est tellement forte.

  6. Une jeune femme qui se croit invincible et qui est malheureusement rattrapée par la réalité…. C’est terrible.

  7. Julia le 13 janvier 2014 à 22h24 a écrit :

    Tres beau texte !
    Ces ateliers d’écriture te vont bien :)

  8. Mais si, si elle a gagné sur la vie, même si elle se souvient, elle a réussi. Ailleurs, comme elle l’avait imaginé.

    Un texte fort, j’ai aimé le lire et me laisser emporter sur d’autres terres.

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