Les lectures de Cécile

23
sept

Une photo, quelques mots #11 : Il se souvient

banc

Jamais il n’aurait cru  un jour se retrouver là à nouveau.
74 ans qu’il a quitté Dresde, à l’âge de 10 ans.

Il se souvient parfaitement de cet endroit où se mêle à la fois des souvenirs heureux et le pire de sa vie et a du mal à croire que ce parc soit resté intact alors que presque toute la ville a été bombardée et détruite.

Il regarde autour de lui avant de se décider à s’asseoir.
Et alors, il baisse la tête et laisse les souvenirs affluer et le submerger.

Il se souvient de ces arbres derrière lesquels il jouait à cache-cache avec ses deux cousins et sur lesquels ils s’amusaient à grimper.
Il se souvient de sa mère qui s’asseyait sur ce même banc avec sa soeur. Il les revoit, si semblables, si belles, si jeunes, si pleines de vie, discuter et rire tout en les surveillant.
Il se souvient comme elles étaient heureuses chaque mercredi après-midi, en venant ici refaire le monde pendant que leurs enfants profitaient de leur après-midi libre pour se défouler.

Il se souvient alors, encore plus vivement peut-être et avec beaucoup plus d’amertume sans aucun doute, des dernières fois où ils sont venus ici.
La façon qu’elles avaient de se retourner tout le temps comme si elles avaient peur d’être écoutées. Leurs façons de bouger – de manière saccadée et animée – comme si elles étaient stressées et anxieuses.
Il se souvient qu’elles leur interdisaient de partir trop loin et qu’elles paniquaient dès qu’elles en perdaient un de vue.
En se concentrant, il arrive même encore à les entendre chuchoter.
Voilà qu’il frissonne.
Mais c’est à peine s’il s’en rend compte car les souvenirs continuent d’affluer.

C’est sur ce banc où il est assis aujourd’hui qu’elles les ont fait s’asseoir il y a 74 ans.
Là qu’elles leur ont annoncé qu’ils allaient partir aux Etats-Unis rejoindre leur oncle.
Là qu’elles leur ont expliqué qu’il n’était pas bon d’être juif  et de vivre en Allemagne en 1939.
Oui, c’est sur ce banc qu’elles les ont fait s’asseoir, un mercredi après-midi d’automne semblable en apparence à tous les autres, et qu’elles leur ont expliqué, accroupies devant eux, qu’ils allaient partir  d’abord et qu’elles les rejoindraient rapidement. Qu’ils allaient être heureux là bas, refaire leurs vies, rester toujours ensemble.

Et elles avaient eu raison. Ils avaient vécu heureux, ils s’étaient mariés, ils étaient restés proches, ils avaient aimé, perdu, ri. Profité de la vie.
Mais elles avaient aussi eu tort. Elles ne les avaient jamais rejoints.

 

Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

8 commentaires sur “Une photo, quelques mots #11 : Il se souvient

  1. C’est magnifique, dur et émouvant…

  2. Julia le 23 septembre 2013 à 12h15 a écrit :

    Des frissons en lisant ton texte…
    Bravo !

  3. Syl. le 23 septembre 2013 à 14h37 a écrit :

    Je savais ! avant de lire ta dernière phrase.
    Un bel hommage à toutes ces mères, Cécile.

  4. Très beau texte !!!

  5. Poignant … Il m’est difficile du coup de commenter …

  6. Emouvant, poignant, un banc de rires et de pleurs, merci pour ce texte, ta dernière phrase nous donne le dernier coup de couteau …

  7. Un beau texte, une belle et triste histoire racontée avec sensibilité. Une pensée à toutes ces mamans (et papas) qui n’ont jamais pu rejoindre leurs enfants… 75 ans après, ceux qui sont encore de ce monde les attendent encore.

  8. C’est triste, c’est poignant. C’est touchant et émouvant. Et c’est très beau.
    De très belles lignes…♥

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Naviguer parmi les billets