Les lectures de Cécile

6
mai

Une photo, quelques mots #4 : La statue de l’amant

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Aujourd’hui ça fait 300 ans que je suis transformé en statue.
Quand je vois tous ces gens qui me regardent avec émerveillement sans savoir qui je suis, j’éprouve une fois de plus une grande lassitude.

Parmi ces ruines grecques, ils m’imaginent tantôt empereur, tantôt conquérant, mais toujours un passé glorieux. Ils pensent que cette statue a été créée par je ne sais quel despote narcissique qui voulait s’admirer à loisir. Quelle ironie.

Je les sens plus que je ne les vois s’extasier devant ma beauté, devant mon nez droit sans défaut, mon profil royal, mes muscles saillants et mes cheveux épais…

Certaines femmes reluquent mon sexe plus de temps que nécessaire. Je les comprends. Il est impressionnant et je dis ça sans arrogance. C’est un fait. Je les entends glousser et se demander si j’étais un bon amant !

Bon amant ? Quel euphémisme ! Si elles savaient… J’étais le meilleur. Le plus beau, le plus fougueux, le plus intrépide des amants. Toutes les femmes voulaient savoir si j’étais à la hauteur de ma réputation, chacune espérait qu’elle serait celle qui ferait battre mon cœur, celle qui éclipserait toutes les autres.
Quelles sottes. Les femmes n’ont pas changé. Je le vois dans les yeux de celles qui me contemplent. Toujours à vouloir ce qui leur est inaccessible.

Oui, la gloire je l’ai eu. Mais pas grâce à un statut royal ou des trophées de guerre.
La gloire, c’était ma réputation, c’était ces centaines de femmes comblées que je laissais sur leur lit, alanguies et rêveuses après leur avoir donné le plus grand plaisir qu’elles aient connu. Je les laissais là sachant que le soir même, quand elles partageraient le lit de leur mari, c’est à moi qu’elles penseraient, se demandant si j’avais été réel, si elles n’avaient pas tout imaginé mais essayant déjà de trouver n’importe quel moyen de me revoir.
Mais elles savaient au fond d’elles que c’était peine perdue. Jamais je ne prenais deux fois la même femme, et je me souvenais de l’odeur, du goût et du physique de chacune d’elles. Elles pouvaient changer de couleur de cheveux ou d’habits autant qu’elles le souhaitaient, je les reconnaissais toujours.
Jamais je n’ai voulu revoir une seule de ces femmes. Sauf une. La dernière. L’erreur.
La seule femme que j’ai voulu revoir s’est trouvée être l’unique qui n’en avait pas envie. Quelle ironie.

Elle était la seule qui n’ait pas eu de plaisir et elle constituait un défi pour moi. Je me disais qu’elle avait eu trop mal pour sa première fois, pour vraiment prendre du plaisir. Quel orgueil ! Il m’était impossible d’accepter que j’avais laissé une femme insatisfaite. Il fallait que je la revoie, que je lui donne du plaisir, qu’elle hurle mon nom, me griffe le dos et tombe amoureuse de moi. Comme les autres.
Je me souviens d’elle comme si c’était hier et non il y a 3 siècles.
Je revois sa beauté, ses cheveux noirs qui cascadaient en boucles sur ses épaules, sa peau si blanche et si pure, sans défauts, ses yeux si sombres que l’on avait du mal à en distinguer les pupilles. Et cet éclat d’intelligence que j’y avais décelé… Si j’avais su…

Mais je ne savais pas non.

A quoi bon me mentir maintenant ? Cela fait si longtemps. Si j’ai voulu la revoir c’est que déjà je l’aimais, et pas seulement car je la prenais comme un défi. Après une nuit dans ses bras, j’étais devenu comme toutes ces femmes que je méprisais pour leurs obsessions et leurs supplications. Après une nuit, je n’avais plus qu’une pensée en tête. Elle. Et la revoir.  
Ah ça, pour la revoir, je l’ai revue. Je me suis rabaissé. Je l’ai supplié. Comme toutes ces femmes que j’avais si longtemps méprisées.
Puis je l’ai aperçu, cette lueur dans ses yeux que je pensais être de l’intelligence mais qui n’était en fait que du mépris. Je l’ai vu, je l’ai reconnu et je n’ai pas pu l’accepter. Personne ne pouvait me regarder comme ça, comme si je ne valais rien et que j’étais dénué de fierté. Oh non, je n’avais pas enfin accordé mon cœur à quelqu’un pour qu’il le piétine.
Et si je devais vivre sans elle, alors elle ne vivrait tout simplement pas. Alors je l’ai tué. Malheureusement, pas assez vite.
Pas avant qu’elle ne récite une prière silencieuse entre ses lèvres et que je me retrouve transformé en statue.

 

Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

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8
avr

Une photo, quelques mots #3 : La brosse

 

 

 

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– Pourquoi ce magasin spécifiquement?

– C’est une longue histoire ma chérie.

– J’ai tout mon temps. On a voyagé pendant deux jours, pris l’avion, pris le train, pris le taxi pour que tu puisses déposer cette brosse à cheveux dans ce magasin alors qu’on ne la voit même pas parmi toutes ces poupées russes.

– Au contraire, on ne voit qu’elle. C’est ici qu’est sa place. C’est là précisément que je l’ai vu la première fois.

– Maman, tu as plus de 80 ans maintenant, tu sais que je t’aime et je ne t’ai jamais demandé de justifier tes choix ou tes périodes de silence où rien ne pouvait t’atteindre, pas même nous. Mais je crois que j’ai le droit de savoir maintenant. Je me doutes que cette brosse a un lien avec ce que tu as vécu mais je n’ai jamais compris pourquoi je ne pouvais pas m’ en approcher ni pourquoi tes yeux s’emplissaient de larmes chaque fois que tu posais les yeux dessus. Maintenant je pense qu’il est temps de me raconter tout ça. S’il te plait.

– J’avais 6 ans quand je me suis retrouvée devant ce magasin. Nous n’étions pas riches, mais nous étions heureux. C’était la fin des vacances d’été et Adam, mon grand frère, nous quittait le lendemain pour aller finir ses études dans une université de la capitale et il voulait me faire plaisir et m’offrir un cadeau, à moi, sa petite sœur chérie arrivée par accident et qu’il ne connaissait que peu vu qu’il avait quitté la maison quelques années auparavant.
On se baladait, il me tenait par la main, il faisait beau et il m’avait offert une glace. On riait et il me taquinait sur les garçons de ma classe… On était heureux. J’étais heureuse en tout cas. On s’est arrêté d’un commun accord devant ce magasin. Il regardait les poupées russes mais moi je ne voyais qu’elle. Cette brosse. Elle était seule, perdue parmi toutes ces poupées. Plus simple qu’elles aussi. Plus sobre. Je la voulais. C’était un sentiment fort. Bien plus qu’un caprice. Il me la fallait. Je l’aimais déjà plus que tout ce qui m’était cher. Plus que mes livres de valeur que je savais à peine lire. Plus que mon nouveau cartable et mes jolies robes. Cette brosse… Je ne sais même pas comment expliquer mon attirance pour ce petit objet que personne ne voyait vu qu’elle se fondait dans un décor de couleurs et de multitude.
Adam a été surpris de mon choix mais n’a pas hésité une seconde avant de me l’acheter. Si tu savais le sentiment que j’ai ressenti quand il me l’a tendu ! Il a voulu la mettre dans un sac, mais je n’ai pas voulu. Je l’ai mise dans la poche intérieure de mon manteau, pour pouvoir la sentir, pour être plus proche d’elle, pour ne l’avoir qu’à moi et ne la partager avec personne.
C’est cette nuit là que les agents de Staline sont venus nous chercher pour nous amener vers ses trains. C’est cette nuit là qu’Adam s’est fait fusiller sur le quai car il voulu protester quand on nous a séparé. C’est cette nuit là que ma vie a bousculé.
J’avais si froid avec mon manteau d’été. La glace que nous avions partagée l’après midi me semblait déjà un lointain rêve.
On nous avait fait partir avec tant de précipitation que je n’avais pensé à prendre aucun objet de valeur. Heureusement que ma mère avait pu cacher quelques bijoux dans son manteau.
Dans le mien, il n’y avait qu’une chose. Cette brosse.
Cette brosse, Nadia, je ne m’en suis jamais séparée. J’ai vécu 15 ans dans des camps de travail en Sibérie, et je sais que sans elle, je n’aurais pas survécu.
Cette brosse, c’était mon frère, c’était des souvenirs heureux, c’était l’espoir, c’était la vie. Parmi le froid, parmi la cruauté, parmi la faim, la peur et la tristesse, cette brosse, c’était le rappel qu’il y avait autre chose. Qu’il y avait le soleil, qu’il y avait l’amour, qu’il y avait des glaces et des rires.
Cette brosse, je lui dois la vie. Et surtout, je lui dois les moments de bonheur que j’ai vécu après. Ton père, toi et ton frère, vos rires, manger à ne plus en pouvoir, se baigner, sentir le soleil sur sa peau, tes enfants…
Et comme elle a été un rappel du Bonheur quand j’étais en enfer, elle a été un rappel du Malheur après coup, quand ma vie était tellement belle que ma conscience voulait me faire oublier…

 – Et maintenant, tu as décidé d’accepter d’oublier ?

– Non, aujourd’hui il est juste temps qu’elle fasse le bonheur de quelqu’un d’autre. 

 

Photo de Romaric Cazaux
Et merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

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1
avr

Une photo, quelques mots #2 : Et si nous étions nés différents

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– J’ai peur, on ne va jamais y arriver.

– Mais si, tiens, regarde ce que nous avons déjà monté. Tu t’en sors très bien, on a déjà fait la moitié.

– Je les entends arriver, je suis sûre qu’ils vont nous rattraper et qu’ils vont nous séparer.

– Alors dépêche-toi, on y est presque.

– Je suis las, Daniel. Je suis fatiguée, je suis en nage, j’ai peur. J’ai peur de ce que nous allons faire, j’ai peur de mourir, même si c’est avec toi, même si c’est pour être près de toi pour l’éternité. J’en veux à la vie et à nos familles qui ne nous comprennent pas. Je t’en veux de m’avoir fait connaître l’amour, de m’avoir fait entrevoir le bonheur.

J’en veux au destin de m’avoir fait naître blanche et de t’avoir fait noir, d’être née dans une famille riche et de t’avoir fait simple enfant de domestique.

– Tu peux encore changer d’avis, Julie. Tu sais que je préférais que tu vives. Moi, je ne peux tout simplement pas me résoudre à vivre séparé de toi et envoyé en prison pour avoir osé espérer l’amour d’une blanche. Je veux mourir avec ce dont on m’a privé depuis ma naissance, je veux mourir avec respect. Je veux accomplir un acte qui ne me sera dicté par personne sauf par moi. Si je ne peux pas vivre comme je le veux, si une différence de couleur et un amour pur doivent faire de moi un criminel, alors je veux au moins pouvoir mourir dignement. Julie, mon amour, je te l’ai dis, tu pourras être heureuse, j’en suis sur, mais moi je suis condamné à voir la haine et le mépris dans le regard des autres toute ma vie, et après avoir vu de l’amour dans le tien, ce sera pire que la mort.

Mais toi, ma Julie… Toi tu peux vivre, tu peux même te battre pour changer les choses. Tu peux…

Ils arrivent, Julie, vite, il est temps de choisir. Il ne nous reste qu’un étage et nous serons en haut de la tour.

– C’est sur ce toit que nous nous sommes aimés la première fois, tu te souviens ?

– Comment pourrais-je oublier ?

– Et moi ? Comment pourrais-je t’oublier si je te survis ? Comment oses-tu même penser que je serais heureuse sans toi ?

 

 

Photo de Romaric Cazaux
Et merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

 

(Si ce petit texte est fictif, sur le fond, ce n’est malheureusement pas un poisson d’avril, on est en 2013 et le racisme est encore bien présent.)

 

 

 

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