Les lectures de Cécile

16
sept

Une photo, quelques mots #10 : Peut-être aurais-je dû…

couloir

 

 

Peut être que j’aurais dû lui dire la vérité.
Lui dire que je suis malade, et que je vais mourir.

Peut être que je n’aurais pas dû lui briser le cœur avec un simple « je ne t’aime plus » sur un quai de gare.
Mais lui dire qu’elle est la plus belle chose qui me soit arrivé.
Lui dire que je l’aime plus que tout au monde.
Que le jour où elle est entrée dans ma vie a été le plus magique qu’il m’ait été donné de vivre.

Peut-être aurais-je dû lui dire la vérité.
Lui dire que je vais perdre du poids, que je vais être méconnaissable, que je vais peut-être perdre la tête.

Peut-être que j’aurais dû prendre le temps de lui expliquer qu’elle et moi, ce ne sera finalement pas pour toujours, mais pas parce que je ne l’aime plus.
Mais simplement parce que l’homme qu’elle aime ne sera bientôt plus.

Mais comment aurais-je pu ?
Comment aurais-je pu sachant qu’elle allait rester à mes côté jusqu’au bout.
Et alors … alors j’aurais vu la pitié dans ses yeux, au lieu de l’amour. J’aurais vu la peine, au lieu de l’espoir. J’aurais vu la douleur, au lieu de la joie.

Peut-être aurais-je dû rompre de manière moins abrupte.
Mais comment aurais-je eu alors la force de la laisser partir ?
Ses larmes contenues ont déjà failli avoir raison de ma volonté. Que se serait-il passé si je l’avais laissé argumenter ou me poser des questions ?
Elle aurait vu que je mentais, que je l’aime comme un fou.  Que la quitter à été plus dur que d’apprendre que je n’aurais jamais 30 ans.

Peut-être aurais-je dû lui dire la vérité ?
Ne pas être égoïste. Ne pas vouloir qu’elle garde de beaux souvenirs de moi. Des souvenirs de moi riant. Aimant. Vivant.

Peut-être devrais-je la rattraper ?
Quand je l’a vois, si fière, si droite,  comme si je ne venais pas de lui arracher le coeur et de le piétiner, j’ai envie de hurler.

Peut-être devrais-je la retenir avant qu’elle ne franchisse cette porte.
Lui dire la vérité et la garder près de moi jusqu’au bout.

Plus que quelques secondes avant qu’elle ne quitte mon champ de vision et déjà le manque d’elle est si douloureux et si présent que je me réjouirais presque de ma mort prochaine.  Sauf que si je n’étais pas mourant, je passerais cette porte avec elle, mes mains dans son manteau, ma bouche sur la sienne.
Si je n’étais pas mourant, je n’attendrais pas une seconde de plus pour lui demander de m’épouser et d’être mienne.

Oui. Peut-être devrais-je l’appeler.
Pour la voir se retourner une dernière fois. Pour la voir s’écrouler dans ce hall de gare plutôt que dans la rue, quand elle se saura hors de ma vue.

Mais j’ai peur. Peur de lui dire la vérité. Peur qu’elle reste à mes côtés.
Peur de lire dans ses yeux le déclin de son amour.

Peut-être n’aurais-je pas dû la quitter comme ça ?
Mais je préfère la haine à la pitié. Ou pire. Au soulagement quand je partirai.

Alors, je la laisse partir et je la regarde franchir la porte de cette gare sans se retourner.
Alors, je la laisse partir et signe ma deuxième condamnation en la laissant s’en aller.

 

Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

 

2
sept

Une photo, quelques mots #9 : une fois

homme

09 heures, 42 minutes et 35 secondes.
Ça fait plus de 9h qu’elle m’a quitté. A minuit pile.  Non mais qui quitte son mec à minuit pile franchement ? Et quel est l’abruti qui regarde sa montre quand il se fait quitter?
9 heures 43 minutes et 10 secondes qu’elle a franchit cette putain de porte comme elle l’a déjà fait des dizaines de fois.
Sauf que  cette fois je sais que c’est sérieux, c’est pas comme la fois où je suis rentrée défoncé, ou la fois où elle a entendu la rumeur comme quoi j’avais baisé sa copine. La c’est différent. Elle a découvert les sachets de poudre, a attendu que je rentre, me les a lancés au visage et est partie.. Comme ça. Sans rien dire.. Elle n’a pas crié, n’a pas fait de crise, n’a pas hurlé ni tout  cassé. Elle n’a rien dit. Elle est juste partie. Comme ça.
Presque 10h qu’elle est partie et plus de 24 que je n’ai pas dormi. J’ai arpenté les rues, je suis allé chez elle, j’ai appelé sa famille. J’ai même appellé cette salope de Christina. Personne ne sait où elle est. Comme s’ils allaient me le dire de toutes façons. Ils me détestent. Ils m’ont toujours détestés. Je suis pas assez bien pour elle. Je ne suis qu’un petit minable des bas quartiers sans éducation alors qu’elle a fait des études, elle. ..
Qu’ils aillent se faire foutre. Elle est à moi. A. Moi. Elle va revenir. Elle revient toujours.
De l’argent facile qu’elle me dit. Ah ouais de l’argent facile? Elle croit vraiment que c’est facile de vendre de la drogue? Mais qu’est ce qu’elle y connait madame la princesse? Avec ses grands airs et ses grandes manières. Qu’est ce qu’elle connait de la peur hein ? Rien. Elle ne sait rien. Elle ne sait pas ce qu’est la peur, la vraie, celle qui vous consumme, celle qui vous empêche de dormir, celle qui gâche chaque moment de votre vie, même les joyeux. Cette boule dans la gorge, dans l’estomac. Cet étau qui se serre autour de notre cœur quand on vend de la came, ces battements qu’on entend résonner jusque dans sa tête à la vue d’un flingue.
De l’argent facile ? Qu’elle aille se faire foutre avec son éducation, son diplôme et ses belles pensées. On a toujours le choix ? Vraiment ? VRAI-MENT? Parce que j’ai eu le choix moi de naître dans une quartier pourri, d’avoir un père tout le temps ivre, une mère battue et un grand  frère mort trop jeune ? Elle croit que j’ai eu un putain de choix  ? Que j’ai choisi de commencer à vendre de la drogue pour nourrir mes petits frères  ? Elle croit vraiment que si j’avais eu le choix je n’aurais pas préféré finir médecin ou avocat ?
Qu’elle aille se faire foutre, elle et ses longues boucles noires. Qu’elle aille se faire foutre elle et ses sourires qui me hantent depuis presque 10h maintenant.
J’ai arrêté de consommer pour elle, je me suis rendu à ses putains de réunions de famille, j’ai arrêté de fréquenter  mes amis d’enfance. Pour. Elle. Mais est-ce que c’était assez ? Est ce que c’était assez ? Non. Bien sur que non. Ce n’est jamais assez. Quoi que je fasse ce n’est jamais assez de toutes façons.
Une fois et elle me quitte? Depuis 2 ans que j’ai arrêté mon activité, j’ai voulu rendre service à Rosario une fois en acceptant de délivrer cette putain de came demain et il faut qu’elle tombe dessus ?
Une fois et c’est fini?
Qu’ils aillent au diable. Elle va revenir. Elle revient toujours. Ça fait des heures que je suis devant cette fenêtre à regarder les passants, à fumer clope sur clope, à l’attendre, à espérer. Elle peut pas me quitter. Elle va revenir. Elle va me laisser m’expliquer.
Pourquoi elle répond pas au téléphone putain. Elle va revenir. Elle n’a pas le choix. Je suis rien sans elle moi. Si elle me quitte je vais me tuer. Je veux pas revenir en arrière. Je peux pas revenir en arrière. Cette peur. Toujours cette peur. Je veux pas. Je veux plus. Elle va revenir.
J’ai bientôt plus de clopes et ça fait plus de 10h qu’à chaque silhouette aux cheveux noirs qui passe je reprends espoir. Ça fait plus de 10h qu’à chaque fois que j’espère je perds un peu plus espoir. Je vais la retrouver. Elle va revenir. Même si je dois frapper à toutes les portes de Palerme pour ça. Elle. Ne. Peut. Pas. Me. Quitter.
9h 58 minutes et 10 secondes qu’elle a franchit cette porte et que chaque seconde qui passe me semble une éternité. 9h 59 minutes que j’ai envie de flinguer chaque passant que j’entends rire. Comment peuvent ils être heureux alors que mon monde s’écroule ?
10h qu’elle est partie, deux paquets de clope de fumés. Si elle ne revient pas, je n’y survivrai pas.

 

Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

 

15
juil

Une photo, quelques mots #8 : Se perdre et se retrouver

tendresse

 

Mon monde s’est écroulé il y a un an.
Tout ce à quoi j’ai toujours cru s’est révélé néans.
Mes parents ? Des menteurs.
Mes frères ? Des inconnus.
Ma vie dans les beaux quartiers et mon école hupée ? Des mensonges. Un songe.

Je sais que j’aurais du être reconnaissante. Je sais que j’aurais du me réjouir de la vie que j’ai eue, de mon enfance privilégiée, des ces écoles qui m’ont permis de me différencier, d’atteindre les meilleurs universités. J’aurais dû être reconnaissante envers mes parents, si je peux encore les appeler ainsi, de m’avoir permis de devenir cette femme que je suis. Cette femme sûre d’elle, sûre de l’effet qu’elle fait aux hommes, sûre de sa prestance  et qui est devenue la meilleure dans son domaine.

Sauf que tout s’est écroulé il y a un an quand j’ai découvert ces papiers d’adoption et alors, je n’étais certainement pas capable d’avoir une once de reconnaissance.

Cette femme que je suis devenue, qui était-elle vraiment ? Une imposture. Rien de plus.

Incompréhension, déni, colère… Je suis passée par toutes ces phases. J’ai hurlé, crié, pleuré. J’ai refusé les explications. Puis je les ai écouté mais elles ne m’ont pas appaisées.

Pourquoi m’ont-ils menti ? pourquoi ne m’ont-ils rien dit ? pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ?

Mon monde s’est écroulé et j’ai sombré.
J’ai quitté mon travail, j’ai arrêté de manger, j’ai quitté Paris, et je me suis noyée.
Je me suis perdue, j’ai suffoquée, et je n’ai plus su à quoi me rattacher. Avez-vous déjà eu ce sentiment de ne plus controler votre vie ? de ne plus savoir qui vous étiez ? Je l’ai vécu. Et on peut dire que je l’ai mal vécu.
J’en ai voulu au monde entier. A ma famille de m’avoir caché une partie de mon identité. A mes parents biologiques de ne pas avoir voulu de moi. A mon fiancé, de ne pas avoir su me comprendre et de penser que ma réaction était disproportionnée. Ne devais-je pas être reconnaissante ? Croyais-je vraiment que j’aurais été quelqu’un de différent, que je n’aurais pas été intelligente, belle, drôle ? Ne devais-je pas remercier ma famille pour l’amour et le soutien qu’ils m’avaient donné et essayer de les comprendre plutôt que de les rejetter  et de les juger ? Non. Non. Non. Juste non.

Je suis partie. Je les ai quittés. J’ai sombré…

Et je me suis relevée.
Avec un nouvel objectif. Retrouver mes parents biologiques.
Un an. Un an de recherche, de fausses routes, de frustration, d’espoir. Un an sans reprendre contact avec ma vie d’avant. Un an sans rien d’autre à l’esprit que de savoir.
Un an sans donner de nouvelles à mes parents, à ma famille, à mes amis, sans même me demander comment eux, vivaient les évenements. Un an d’égarement et d’objectifs qui m’ont conduit à ce moment précis.
Moi assise au bord de la seine, dans les bras de ce père qui m’a fécondé et dont l’amour qu’il me portait l’a poussé à faire la chose la plus dure qui lui ait été donné de faire : m’abandonner pour que je puisse avoir une vie meilleure que celle qu’il pouvait m’offrir après la mort de ma mère à ma naisssance.
Je me suis perdue pendant un an, mais maintenant je sais.

En regardant ces personnes sur la rive d’en face rire et être heureux, je réalise mon égoisme. Cette fille qui riait comme eux il y a encore un an, c’est moi.
Celle que je suis, celle que je me suis battue pour devenir, celle que mes parents ont aidé à devenir. Oui j’aurais été différente si je n’avais pas été abandonné mais au fond qu’est-ce que ça change ? celle que je suis devenue à tout pour elle et elle n’a pas le droit de se plaindre. Je l’aime déjà, ce père biologique, avec ses cheveux blancs, ses habits mal coupés, ses mains rêches d’avoir trop travaillé le bois.
Je l’aime pour avoir eu la force de faire ce qu’il a fait et pour m’avoir permis de devenir celle que je suis devenue.
Je l’aime oui. Je suis heureuse, ici, dans ses bras. Soulagée aussi.

Je suis en paix maintenant car je sais qui je suis.

Et je crois qu’il est temps que je retourne près des miens. Que je me retrouve. Que je les retrouve. Ma famille, mes amies. Ma vie. Moi.

Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.