Les lectures de Cécile

8
déc

Une photo, quelques mots #18 : Le Mur

mur

Elle lui donna rendez-vous, d’une voix qu’elle espérait légère, avant de raccrocher.
Elle n’avait pas attendu de l’appeler ou que la pluie cesse avant de sortir, en ce jour de deuil mondial où l’on pleurait ces milliards d’individus morts en 2045, il y a près de 100 ans et dont le dernier survivant avait rendu l’âme un 28 janvier, comme aujourd’hui.

Elle avait fait une découverte effrayante et dangereuse.
Une découverte qu’elle transportait en partie dans son sac et qu’elle devait absolument lui montrer en personne, malgré la pluie, malgré le trajet, malgré la nuit. Et malgré ses mains tremblantes.
Quelle ironie qu’elle ait découvert ce carton précisément aujourd’hui.

Et dire que depuis 20 ans qu’ils se connaissaient il soupçonnait que les Blancs étaient encore en vie et qu’ils vivaient peut-être même derrière le Mur, et qu’elle ne l’avait jamais cru.
Elle ne pouvait plus compter le nombre de fois où il lui affirmait que ses parents lui en avait parlé deux jours avant leur mort ; qu’ils lui avaient dit que ces gens que l’on voyait dessinés sur le Mur ne constituaient pas une civilisation disparue, qu’ils existaient toujours et qu’ils en avaient même vu un se faire abattre près de chez eux alors qu’il finissait d’escalader le mur.
Mais elle avait toujours refusé d’y croire, consciente de l’implication de ces paroles, terrifiée peut-être. Elle s’était toujours moquée de lui et lui avait toujours répondu, invariablement, qu’il se trompait, qu’il n’avait alors que 6 ans et qu’il avait du confondre avec une légende que ses parents lui racontaient avant de dormir.
Mais il était têtu et 20 ans après, il y croyait toujours. Il continuait à passer des heures devant ce mur, vestige d’une époque lointaine et oubliée, a regarder ces individus de couleur blanche qu’il pensait toujours vivants.
Il avait même grimpé au-delà du Mur malgré l’interdiction et la peine encourue, pour finalement se retrouver devant des entrepôts inaccessibles et des anciennes déchèteries, le tout encerclé de fils barbelés infranchissables. Et au delà, le néant. Une brume plus épaisse encore que le brouillard. Une brume qu’il ne pouvait approcher et qui était, il en était persuadé, une illusion d’optique qui refermait tout une population. Blanche.

Il avait cherché sur internet, fouillé les bibliothèques et ses archives, et avait toujours trouvé le même résultat. Une ethnie disparue, décimée suite à une bactérie que le système immunitaire de l’espèce blanche n’avait pas pu contrer et qui avait causée leur perte au niveau mondial.

Pourtant, chaque fois qu’ils se retrouvaient tous les deux, à l’air libre – il était parano et ne voulait jamais en parler par téléphone ou dans des endroits fermés- il lui posait les mêmes questions.
Pourquoi y avait-il des Murs dans chaque ville du monde? Qu’est ce qui se trouvait à l’intérieur, au delà des immeubles désinfectés, au delà de la brume et des fils barbelés ? Pourquoi les personnes qui s’aventuraient de l’autre côté étaient menacés d’être tués s’ils étaient découverts ? On ne cachait pas rien avec tant de véhémence allons Marie !
Et pourquoi les avions ne survolaient jamais ces parties des villes ? Et si tout ça n’était qu’un mensonge ? Si ses parents avaient dit vrai, qu’il n’avait rien imaginé et que les Blancs étaient enfermés dans ces immeubles désinfectés, traités comme des animaux? Pourquoi n’avaient-ils jamais vus ces machines qui fabriquaient toutes sortes de produits et de biens ? Ses parents avaient affirmés que c’étaient les Blancs, cloisonnés de l’autre côté du mur, qui fabriquaient ce dont eux avaient besoin pour vivre.

Et elle de lui répondre, encore et toujours, que l’autre côté du Mur était interdit car toxique, que c’était pour les protéger qu’ils n’avaient pas le droit de s’y rendre et que personne n’avait la capacité d’effacer les données d’internet, que si les Blancs existaient toujours, forcément quelqu’un en aurait parlé sur la toile. Aucun logiciel ni aucin humain n’était assez puissant pour tout filtrer, tout effacer, tout vérifier.
Et puis, à la fin, en quoi cela le dérangeait-il hein ? Pourquoi cette obsession ? Simplement car il était un peu moins noir que la majorité et qu’il s’était souvent fait charrié ?
Tout le monde savait qu’il suffisait qu’un de ses ancêtres ait été Blanc pour qu’il soit moins foncé que les autres. Cela ne voulait pas dire que cet aïeul avait vécu durant le dernier siècle, il pouvait remonter à bien plus loin…

Non. Elle n’avait jamais cru à ces histoires qu’elle plaçait volontiers sous le compte d’une imagination débordante.
Elle se rendait compte aujourd’hui qu’elle avait peut-être eu tout simplement peur de le croire.

A raison, vu sa découverte. 
Mon dieu, qu’allait-elle faire de ces boites? Et si quelqu’un la trouvait avec ? 

Elle avait simplement voulu ranger le grenier de son grand-père qui était décédé il y a deux ans. Elle avait regardé, découvert, jeté et trié, avec nostalgie, des dizaines et des dizaines de cartons, les uns après les autres, jusqu’à ce qu’elle tombe sur celui qui, elle en avait conscience, pouvait causer sa perte et celle de son ami.
Mais elle devait lui parler de ces boites et de leur contenu. Elle devait les lui montrer même si elle savait qu’il voudrait tout dévoiler et qu’il risquait de se faire tuer.
Mais elle était comme ça, Marie, trop égoïste et surtout trop apeurée pour garder ça pour elle.

Combien de fois avait-il affirmé que ses parents avaient été tués et qu’ils n’avaient pas eu un simple accident de voiture et combien de fois ne l’avait-elle pas cru ?

Et maintenant, ce carton qui changeait tout.
Ce carton qui contenait des boites qui elles mêmes contenaient des centaines de lettres, de décrets et de passeports.
Dans une boite, des centaines de papiers signés de personnes, noires, toutes hauts placées en 2040, qui confirmaient et demandaient la déportation de milliers de Blancs.
Puis dans une autre, des passeports d’anciens gouverneurs, de maires et de personnes importantes et influentes. Ces passeports dont les photos montraient des visages, blancs, barrés d’un mot, tamponné en diagonal.
Et ce mot qui, elle le savait, serait imprimé à jamais dans son cerveau et qu’elle ne cessait de voir dès qu’elle fermait les yeux.
Ce mot qui remettait tout en question. 
« Exterminé ».

Photo de Kot. 
Et merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

22
sept

Une photo, quelques mots #17: Un SMS de rupture

kot-photographie

 

S’adosser.
Arrêter de marcher.
Enlever ses écouteurs pour mieux se concentrer.
Et relire le SMS pour la 60ème fois d’affilée. 

Le lire pour la 61ème fois,
Ce SMS de rupture qui brise votre joie,
Alors que vous l’aviez cru pour toujours là.

Après 3 ans.
Qu’on croyait de bonheur.
Après 3 ans,
Sans disputes et horreur. 

Après 2 ans,
D’intimité,
Et de plaisir partagé,

Après 8 mois,
Dans le même appartement,
A s’aimer encore plus facilement,
Et plus ouvertement,

Après une demande en mariage,
Un oui,
Deux visites chez le traiteur,
Un lieu réservé,
Et deux vies de célibat enterrées 

Après une annonce,
Il y a quelques heures,
D’une surprise,
d’un heureux évènement à venir,

Après une annonce,
Il y a quelques heures,
D’un bébé en devenir,

Un SMS de rupture. 

Trois jours avant des Oui qui changent la vie,
Trois jours avant des Oui censés sceller notre vie.

Un SMS de rupture.

8 mois avant qu’un plus un fassent trois,
8 mois avant que notre famille s’agrandisse sous notre toit.

Un SMS de rupture,
Sans autre explication que tu n’es pas prêt. 

Prêt à quoi ?
A m’aimer ?
A l’aimer ?
A nous aimer ?
Ou pas prêt à finalement te poser ?

Un SMS de rupture,
Et pas d’autres explications que tu es désolé,
mais que tu n’es pas prêt.

Un SMS de rupture,
et un bonheur qui disparaît,
Alors que je porte ton bébé,
Alors qu’on allait se marier,

Un SMS de rupture,
de lâcheté, et de pourriture. 

Un moment pour s’adosser,
Arrêter de marcher,
Manquer tomber,

Lever les yeux et regarder,
Au 3ème étage de l’immeuble d’à côté,
l’appartement qui aurait dû être éclairé,
Mais qui, je le sais, est déjà à moitié vidé.

 

 

Photo de Kot. 
Et merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

23
sept

Une photo, quelques mots #11 : Il se souvient

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Jamais il n’aurait cru  un jour se retrouver là à nouveau.
74 ans qu’il a quitté Dresde, à l’âge de 10 ans.

Il se souvient parfaitement de cet endroit où se mêle à la fois des souvenirs heureux et le pire de sa vie et a du mal à croire que ce parc soit resté intact alors que presque toute la ville a été bombardée et détruite.

Il regarde autour de lui avant de se décider à s’asseoir.
Et alors, il baisse la tête et laisse les souvenirs affluer et le submerger.

Il se souvient de ces arbres derrière lesquels il jouait à cache-cache avec ses deux cousins et sur lesquels ils s’amusaient à grimper.
Il se souvient de sa mère qui s’asseyait sur ce même banc avec sa soeur. Il les revoit, si semblables, si belles, si jeunes, si pleines de vie, discuter et rire tout en les surveillant.
Il se souvient comme elles étaient heureuses chaque mercredi après-midi, en venant ici refaire le monde pendant que leurs enfants profitaient de leur après-midi libre pour se défouler.

Il se souvient alors, encore plus vivement peut-être et avec beaucoup plus d’amertume sans aucun doute, des dernières fois où ils sont venus ici.
La façon qu’elles avaient de se retourner tout le temps comme si elles avaient peur d’être écoutées. Leurs façons de bouger – de manière saccadée et animée – comme si elles étaient stressées et anxieuses.
Il se souvient qu’elles leur interdisaient de partir trop loin et qu’elles paniquaient dès qu’elles en perdaient un de vue.
En se concentrant, il arrive même encore à les entendre chuchoter.
Voilà qu’il frissonne.
Mais c’est à peine s’il s’en rend compte car les souvenirs continuent d’affluer.

C’est sur ce banc où il est assis aujourd’hui qu’elles les ont fait s’asseoir il y a 74 ans.
Là qu’elles leur ont annoncé qu’ils allaient partir aux Etats-Unis rejoindre leur oncle.
Là qu’elles leur ont expliqué qu’il n’était pas bon d’être juif  et de vivre en Allemagne en 1939.
Oui, c’est sur ce banc qu’elles les ont fait s’asseoir, un mercredi après-midi d’automne semblable en apparence à tous les autres, et qu’elles leur ont expliqué, accroupies devant eux, qu’ils allaient partir  d’abord et qu’elles les rejoindraient rapidement. Qu’ils allaient être heureux là bas, refaire leurs vies, rester toujours ensemble.

Et elles avaient eu raison. Ils avaient vécu heureux, ils s’étaient mariés, ils étaient restés proches, ils avaient aimé, perdu, ri. Profité de la vie.
Mais elles avaient aussi eu tort. Elles ne les avaient jamais rejoints.

 

Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.