Les lectures de Cécile

1
juil

Une photo, quelques mots #7 : L’espoir

route

– Reste cachée dans les champs, Ava. 

– Et toi, dépêche-toi. Tu es sûr que c’est la bonne heure pour se montrer ? Et si on nous repère ? 

– Ecoute, ça fait 5 jours que nous marchons dans ses champs, 5 jours que le moindre bruit nous fait peur, 5 jours que nous avons quitté cet homme avec ses intructions et 5 jours que nous sommes encore en vie. Maintenant, cette ferme là-bas est probablement celle dont l’homme nous a parlé, et il n’y a qu’un seul moyen de le savoir et c’est de vérifier si le poteau à l’angle de la route a un signe. Franchement, si je me fais prendre ici, c’est que c’était mon destin. J’ai échappé à la mort déjà 3 fois alors que je n’ai que 18 ans. Peut-être que c’est trop. Mais je ne crois pas. Si je suis arrivé à m’enfuir de ce train, puis alors qu’on m’a retrouvé, si je n’ai pas été fusillé sur place, que j’ai finalement survécu à ce camps et que je suis encore arrivé à m’enfuir, vraiment, je serais déçu que la Mort choisisse de me prendre ici alors qu’à 500 mètres de nous se trouve peut-être notre liberté. 

– Je sais que tu parles pour me distraire Daniel. 

– Ca marche ? 

– Pas vraiment. Tais-toi, inspecte les poteaux, et dépêche-toi de revenir près de moi.
Mais qu’est-ce qui te prend autant de temps Daniel ? Dépêche-toi, j’entends des bruits !  

– Oh mon dieu, il est là, Ava ! Le dessin de la colombe ! Oh mon dieu Ava, je n’y crois pas. C’est cette ferme. Ce sont ces montagnes que l’on va traverser. La Suisse. Tu vois là-bas ? C’est la Suisse. Libre ! Bientôt nous serons li…
Ava ? Ava, mon ange, ne pleure pas. Ne craque pas maintenant. Tu es la plus forte de nous deux, c’est pas le moment de craquer hein, j’ai besoin que tu sois forte.

– Et si ce n’est pas ça? Et si c’est un piège ? Et si on nous a manipulé ? Et si on est arrivé à s’enfuir pour rien ? Et si dieu m’a mis à travers de ton chemin puis de cette famille pour finalement nous écraser encore plus ? Je n’en peux plus Daniel, je ne pensais même pas que je pourrais un jour ressentir encore de l’espoir, et voilà que je te rencontre et que je me surprends à rire et à espérer.
Quand j’étais là-bas, jamais je n’aurais pu espérer ressentir de telles émotions encore une fois dans ma vie. Et là…. Là tu me dis qu’à 500 mètres se trouve peut-être quelqu’un qui va nous aider à passer la frontière, et voilà que j’espère de nouveau et j’ai l’impression que c’est mal. J’ai l’impression que je n’ai pas le droit d’espérer, que ce n’est pas un sentiment que nous, les juifs, avons le droit de ressentir. Et je m’en veux aussi. J’ai mangé, j’ai bu, alors que des milliers d’autres sont en train de mourir de faim. Alors que mes soeurs et mes parents sont morts. Jamais plus ils ne riront ou n’espèreront. Et moi ? Et moi, je rencontre un garçon, j’en tombe amoureuse, je ris, je mange et je vais peut-être m’en sortir. J’ai honte Daniel. J’ai honte d’aimer ma liberté plus que les autres. J’ai honte de ne pas ressentir de honte quand tu me fais rire et que tu m’aimes. Et j’ai honte de ressentir du plaisir. Mon dieu, voilà que je divague. Ca y est, j’ai 17 ans et je suis folle. Hitler aura vraiment gagné hein. Même si on s’en sort, on ne sera jamais les mêmes. On sera toujours marqués. 

– Ava, regarde-moi. On a assez souffert pour des centaines d’années. Si on s’en sort aujourd’hui, on sera heureux, je t’en donne ma parole. Allons-y maintenant. Ca ne sert à rien de discuter, et encore moins de pleurer. 

– Attends, laisse-moi prier. Laisse-moi au moins faire le shéma

– Je ne comprends pas que tu veuilles encore prier ce dieu. 

– Je suis sûre que c’est grâce à lui que nous sommes ici.

– Tu es sûre que c’est grâce à lui que nous sommes ici ? Tu plaisantes j’espère ? C’est grâce à lui que nous avons été déporté oui. C’est car nous avons cru en lui, que nos parents, nos frères et soeurs et nos amis sont morts. C’est de sa faute Ava, pas de la notre. C’est car nous sommes juifs que nous avons un numéro tatoué à vie sur notre bras, que nous sommes si maigres et si faibles que nous mettons 5 jours à parcourir une distance qui nous aurait pris 4 heures il y a un an.
Grâce à lui ? Vraiment ? Non Ava, moi je refuse de le remercier pour quoi que ce soit. Où était-il quand nous l’avons prié de nous épargner ? Où était-il quand je l’ai supplié d’épargner mon petit frère quand un soldat à pointer un fusil sur sa tête hein ? Où ??? Réponds-moi ! Où était-il, ton dieu, à ce moment là ?

– Calme-toi, Daniel tu me fais mal à me secouer comme ça. S’il te plait.
Ecoute n’en parlons plus. Tu as perdu la foi, la mienne s’est renforcée. C’est comme ça. Mais ce n’est pas ce qui compte. Traversons une dernière fois ce champ. Allons à cette ferme. Allons rencontrer notre destin.

– Tu as raison. Comme toujours. Excuse-moi.

– Tu as la pillule que le monsieur nous a donnée ? 

– Oui. Et toi ? 

– Oui je la garde dans ma main. Si jamais ce sont des soldats, je serai morte avant qu’ils ne nous ramènent à un camps.
Plus jamais. 

– Non. Plus jamais. Je t’aime Ava. 

– Je t’aime Daniel.  

 

Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

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10
jan

je suis convaincu que le Führer est parfaitement capable et désireux de choisir, parmi les éléments juifs, entre les bons et les indésirables.

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Je n’ai jamais été très « nouvelle ».
A peine commence t-on à s’attacher aux personnages que déjà, on doit les quitter.
Mais ça, c’était avant de lire celles de Zweig, puis celle-ci.

 

Stuttgart, 1932.
Hans, fils d’un médecin juif, est un garçon indépendant, qui n’a pas vraiment d’amis à l’école.
Quand Conrad, jeune aristocrate arrive un jour en classe, Hans décide qu’il sera son ami malgré leur différence de classe sociale.

Je ne puis me rappeler exactement le jour où je décidai qu’il fallait que Conrad devînt mon ami mais je ne doutais pas qu’il le deviendrait. Jusqu’à son arrivée j’avais été sans ami. Il n’y avait pas, dans ma classe, un seul garçon qui répondît à mon romanesque idéal de l’amitié, pas un seul que j’admirais réellement, pour qui j’aurais volontiers donné ma vie qui  et eût compris mon exigence d’une confiance, d’une abnégation et d’un loyalisme absolus.

 

Sans trop y croire, Hans rêve donc de cet idéal d’amitié sans ce douter que ce rêve est partagé par Conrad.

Quand je l’eus presque rattrapé, il se retourna et me sourit. Puis d’une geste étrangement gauche et encore indécis, il serra ma main tremblante. « c’est toi, Hans ! » dit-il, et tout d’à coup, je me rendis compte, à ma joie, à mon soulagement et à ma stupéfaction, qu’il était aussi timide que moi et, autant que moi, avait besoin d’un ami.

 

Hans est juif mais ne croit pas spécialement en un Dieu particulier.
Une chose est sûre, ce n’est pas sa religion qui le définit. Il est allemand avant tout. Pas juif.

Tout ce que je savais, c’est que c’était là ma patrie, mon foyer, sans commencement ni fin, et qu’être juif  n’avait fondamentalement pas plus d’importance qu’être né avec des cheveux bruns et non avec des cheveux roux. Nous étions Souabes avant tout chose, puis Allemands, et puis Juifs.  Quel autre sentiment pouvait être le mien, ou celui de mon père, ou celui du grand-père de mon père.

 

Sauf que voilà, si Hans amène toujours Conrad chez lui, la réciproque n’est pas vraie. Et les peu de fois où cela arrive, les parents de Conrad ne sont jamais là. On se doute de quelque chose, bien sûr, et Hans aussi mais ce n’est qu’un peu plus tard que l’on en comprend vraiment la raison lors d’un passage très touchant…

Mais quand je les vis enfin, j’eus envie de m’enfuir. Ne vaudrait-il pas mieux écarter la pointe de la dague qui, je le savais par l’atavique intuition d’une enfant juif, me serait, sans quelques minutes, plongée dans le cœur ? Pourquoi ne pas éviter la souffrance ? Pourquoi risquer de perdre un ami ? Pourquoi demander des preuves au lieu de laisser s’endormir le soupçon ?

Et puis, il y a la montée du nazisme et les parents d’Hans décident de l’envoyer aux USA…
Mais je ne vois pas pourquoi tu ne reviendrais pas plus tard. L’Allemagne a besoin de gens comme toi et je suis convaincu que le Führer est parfaitement capable et désireux de choisir, parmi les éléments juifs, entre les bons et les indésirables.

 

Ce qui se passe après, je me garderai bien de vous le raconter mais sachez que le titre de ce texte prend tout son sens dans la dernière phrase. (que je n’avais pas lue avant !)


Après avoir voulu souligner la moitié de la nouvelle, c’est avec le cœur serré que je l’ai terminée. J’ai adoré ce livre. Il est touchant et prenant, contient des références littéraires à toutes les pages et une chute incroyable qui ne nous laisse pas indifférents.

Ce livre est un bijou. A lire absolument.

 

 

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L’ami retrouvé – Fred Uhlman
Editions Folio – 128 pages

 

 

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26
jan

Un Jour – Morris Gleitzman

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Pologne, 1942.
Felix, 10 ans, vit dans un orphelinat où ses parents l’ont caché.
Un jour, il trouve une carotte dans sa soupe. Fait étrange si il en est. Car là bas, on ne trouve jamais de carotte dans sa soupe.
C’est forcément ses parents qui lui ont fait signe. Ils savent que c’est son légume préféré. Ils vont venir le chercher.
Mais ce soir là, ce sont des gens en uniformes qui débarquent à l’orphelinat.
Et qui brulent tous les livres juifs.

« Ces nazis ou je ne sais quoi, ils s’amusent à bruler des livres juifs ? »

Mais ? Mais si ces gens n’aiment pas les livres juifs, ils vont s’en prendre à la librairie de ses parents ! 

« Il y a un gang de malfrats en liberté dans le pays qui brûlent les livres juifs. Papa et maman où qu’ils soient en Europe, ne se doutent même pas que leurs livres sont en danger. »

Il faut absolument qu’il  retourne chez lui les prévenir et cacher les livres, avant que les nazis ne les trouvent…
Et c’est comme ça que Felix part, persuadé que les méchants détestent les livres juifs et non les juifs eux-mêmes.

« Un jour, je me suis évadé d’un orphelinat dans la montagne, sans avoir besoin de faire tout ce qu’on fait dans les histoires d’évasion. Creuser un tunnel. Me déguiser en curé. Fabriquer une corde en nouant des robes de bonnes soeurs bout à bout. Je suis sorti par la grande porte, tout simplement.»
 

Felix s’enfuit et nous voilà embarqué dans l’épopée de ce garçon qui, chemin faisant, va sauver Zelda, une petite fille de 6 ans dont les parents sont morts, et avec qui il va traverser un petit bout de la Pologne occupée.
Nous suivons donc les aventures de ce garçon qui déborde d’humour et d’imagination.
Et si les histoires qu’il raconte et qu’il se raconte montrent, au début, sa naïveté d’enfant, on assiste tout au long du livre, à la mort de son enfance…

« Regardez ça. La rivière a viré au rouge. C’est un peu bizarre, d’ailleurs, car le coucher de soleil est toujours jaune. 
L’eau est tellement rouge qu’on dirait presque du sang. Mais même en tirant tous ces coups de feu, les chasseurs ne peuvent pas avoir tué autant de lapins.
Si ?
Non, c’est sans doute une illusion d’optique. »

On assiste à la mort de son enfance, à la fin de l’innocence qu’il aurait du garder à son âge … 
Car Felix évolue et grandit en comprenant ce qu’il se passe autour de lui au fur et à mesure qu’il découvre un monde en guerre, avec ses morts, ses humiliations, ses cachettes, ses trains, la peur et la faim.

« Les habitants ne sont vraiment pas aimables. Beaucoup se tiennent sur les trottoirs et nous crient des méchancetés quand nous passons. 
Sales juifs.
Ce genre de choses.
Evidemment que nous sommes sales ! Nous avons marché presque toute une journée sous la pluie »

Des découvertes qui le feront grandir bien vite mais qui ne l’empêcheront pas de rester optimiste et drôle.
Car c’est incontestablement le point fort de ce livre qui n’est pas sans rappeler le film « la vie est belle » : son optimisme.

Felix garde la foi, l’espoir et son imagination. Pour Zelda. Pour lui. Et pour les personnes qu’ils vont croiser et qui vont prendre des risques pour eux.

« Mais c’est très gentil quand même. Zelda n’a peut-être que six ans, mais elle a la générosité d’une grande de dix ans. »

J’ai aimé l’écriture du point de vue de Felix.
J’ai ri à ses histoires et à sa naïveté.
J’ai eu le cœur serré en le voyant comprendre.
J’ai eu les larmes aux yeux devant les atrocités dont il est témoin.
J’ai été attendri devant son envie de protéger Zelda.
J’ai adoré cette dernière et ses « t’es bête ou quoi ? » à chaque fin de phrase.
J’ai stressé pour nos deux amis.
J’ai apprécié que ce livre soit tout en nuance.
J’ai aimé qu’il se démarque de ce qu’on a l’habitude de lire sur cette période de l’histoire.

En bref, j’ai adoré ce livre qui ne tombe jamais dans le pathos et qui nous fait passer des rires aux larmes en l’espace d’un paragraphe. 
Un coup de cœur que je vous recommande.

Je vous invite à lire l’avis de Somoja grâce à qui j’ai découvert ce livre.

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