Les lectures de Cécile

22
oct

Kinderzimmer – Valentine Goby : « qu’on ne dise pas à Mila que rien ne vaut la vie. »

Kinderzimmer

Il m’est assez difficile de vous parler de ce livre de par les sentiments contradictoires qu’il m’a quelques fois inspirés.

Ce livre parle de Mila, prisonnière politique déportée dans le camp de concentration de Ravensbrück alors qu’elle est enceinte de 3 mois.
Mila, qui est forcée de cacher sa grossesse dont elle pense d’abord qu’elle signera sa mort, mais qui devient petit à petit une source d’espoir, une raison de vivre, de s’accrocher.

En Allemagne on tue les Juifs; on tue les malades et les vieillards par piqûre et par gaz, elle le tient de Lisette, de son frère, du réseau; il y a des camps de concentration; elle n’est ni juive, ni vieille, ni malade. Elle est enceinte, elle ne sait pas si ça compte, et si oui de quelle façon. 

Car dans ce camp, des raisons de vivre, il y en a peu.

Valentine Goby nous décrit l’horreur de manière factuelle, c’est dur, ça donne des frissons, et une fois de plus, comme à chaque lecture sur ce sujet, on ne peut qu’avoir la gorge serrée, s’interroger sur cette inhumanité, admirer les survivants.

L’auteur décrit les conditions de vie dans ce camp, la maladie, la faim, les vols, les poux, le manque d’hygiène, la cruauté…
Elle nous décrit les pertes. Celles de Mila surtout : perte de proches, d’amis, de ses souvenirs, de l’espoir… perte de la volonté de lutter aussi, de l’envie de vivre même.
Mila a soif, tellement soif, est-ce que l’enfant a soif aussi, est-ce qu’il se dessèche ? Et dans ce questionnement sans fin, cette ignorance chaque jour renouvelée, c’est moins de l’enfant qu’il s’agit – car à ce stade il n’est qu’un mot sans poids – que d’elle : est-ce qu’elle peut mourir, elle, dans ce camp, d’avoir un bébé mort dans le ventre ? 

Mais elle nous décrit aussi Teresa, Louise,  Sabine, Brigitte, Georgette, les autres, la Marseillaise, un chien qui ne mord pas, une comptine en espagnol, le lila, un bébé qui grandit dans un ventre, un espoir d’avoir quelque chose qui n’appartient qu’à nous dans un monde où plus rien ne vous appartient.
Elle nous décrit l’horreur, oui, mais aussi l’espoir.

– Le chien ne t’a pas mordue, tu entends ?

Celui de Mila, de son bébé, de la découverte du Kinderzimmer – les chambres d’enfants – une parenthèse de vie et d’entraide dans un camp de morts.
La vie oui… Mais une vie qui ne dure pas, une vie horrible, indicible, une vie où l’on survie. Se souvenir, ne pas oublier. Mais une vie quand même, dirait Teresa.

Mila se retourne :
– Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce que tu veux ? 
– La même chose que toi. Une raison de vivre. 

Vous le comprendrez facilement, Kinderzimmer est une histoire à part.
Une histoire qui ne peut que toucher et marquer, de par le sujet qu’elle traite.

Mais voilà, le style haché ne m’a pas toujours convaincue.
Au début j’ai eu du mal à rentrer dans l’histoire, je trouvais que le style, au lieu de rendre le récit rythmé, freinait ma lecture au niveau de sa fluidité.
Et puis, un changement s’est opéré à environ 20% du livre ; j’ai adhéré davantage à ce style si particulier qui rendait l’histoire plus vivante, plus oppressante aussi.
Finalement, j’ai alterné les moments où l’histoire de Mila me touchait, notamment lors de ses premiers mois au camp et durant toute la dernière partie, et ceux, quand même nombreux, où j’ai trouvé que le style desservait un peu l’histoire et durant lesquels je n’étais pas touchée par l’histoire de Mila et de sa vie dont je restais extérieure.

Si l’auteur a su me faire vivre l’horreur du camp de manière si forte que j’ai dû quelques fois faire une pause dans ma lecture c’est aussi grâce à ces descriptions brutes, impactantes et très bien décrites. Seulement, des fois, ce style « clinique » (pour citer Cindy) n’a pas aidé à rendre l’histoire de Mila plus attachante ou touchante non plus.
Teresa, par contre, m’a plus touchée. J’ai aimé sa force de caractère, l’espoir qu’elle représente, ses phrases, sa vie. Elle.

… dire, dire maintenant, pour qu’un jour ce soit dit dehors par elle ou par une autre, qu’importe, que celles qui réchappent soient armées de ses yeux, des yeux de toutes. 

Au final c’est un livre qui parle de la vie dans un camps de la mort, qui parle d’entraide, de solidarité, d’humanité mais aussi, et surtout, d’inhumanité, un livre qui décrit les horreurs sans pathos, et qui est là pour rappeler, pour qu’on se souvienne. Et rien que pour ça, il faudrait le lire.

Et si finalement ce livre m’a plus touchée et « parlée » par les faits historiques décrits sans fioritures que par l’histoire de Mila et de son bébé, ce n’est de loin pas l’avis général. Alors oui, je pense qu’il faut le lire. Car quoi qu’il en soit, c’est un livre fort.

Mila a ce sourire léger devant le renversement de langue, les mots retournent à leur ses premier, animalier, une truie est une truie, une cochonnerie relève du cochon, et toi, tu bascules dans le monde des humains. 

Clara, Jostein, Cajou, Stephie ont adoré.

Et B aussi, qui l’a lu en même temps que moi et qui revient sur ce qui m’a dérangée car elle n’est pas du même avis que moi:
« L’auteur a fait le choix d’une description précise et détachée des éléments glauques, morbides et normalement révoltants du camps. Cette écriture saccadée, froide, résume parfaitement pour moi le détachement que doit avoir Mila pour survivre. Elle doit s’habituer à tout, même à l’inacceptable. Donc elle le fait. Et nous avec. J’ai trouvé que cela ne faisait que renforcer l’impact du peu de choses qui vont vraiment la toucher, lui faire ressentir une émotion, qu’elle soit positive ou négative. C’est sûr qu’il n’y a finalement pas beaucoup de moments « attachants » dans ce livre, mais est-ce qu’il y en a beaucoup dans la vie de Mila pendant cette tranche de vie ? Elle se refuse justement à tout attachement pour ne pas prendre le risque d’avoir quelque chose à perdre. Et moi, j’ai vraiment ressenti beaucoup d’émotions en lisant son histoire et pas seulement celle de la vie du camp (insupportable) »

Enfin, l’avis de Cindy, qui l’a également lu avec moi.

Mila pense : ce qu’ils feront de nous, je le sais. Nous mourrons toutes ici, je mourrai, si ce n’est par le travail c’est par la faim, ou la soif, ou la maladie, ou l’emprisonnement, ou la sélection, ou la balle dans la nuque, ou par l’enfant que je porte, et si rien de tout ça, morte quand même, dans l’extermination finale.

Un livre original donc, à lire pour se souvenir et aussi pour vous faire votre propre opinion car la mienne n’est pas représentative de la majorité.

 

Kinderzimmer – Valentine Goby
Editions Actes Sud – 224 pages

1pourcent 2/6

16
oct

J’ai perdu mon amour-propre il y a longtemps. Il me semble que c’était pendant une séance d’électrochoc.

lecaseduard

Il est de ces livres qui vous passionnent et vous embarquent dès la première page.
Des livres que vous ne pouvez pas lâcher, qui vous instruisent tout en vous passionnants, qui vous font ouvrir des dizaines de pages Wikipédia sur divers sujets, et qui vous touchent.
Le cas Eduard Einstein en fait partie.

En ouvrant ce livre, on entre dans la vie de la famille Einstein.
Récit à 3 voix, on suit tour à tour l’histoire d’Albert Einstein qui n’est plus à présenter, de Mileva, sa première femme et de leur fils Eduard, atteint de schizophrénie à l’âge de 20 ans.

Tout en retraçant les grands évènements mondiaux entre 1930 et 1960 environ, nous suivons l’histoire de ces 3 personnes, liées par le sang mais dont les destins se révèlent très éloignés.

Albert Einstein, d’abord, savant, prix Nobel, juif forcé de fuir l’Allemagne Nazi pour les Etats-Unis où il ne sera pas mieux accueilli.
Albert quittera l’Europe ruiné. Pour lui est venu le temps de l’exil. Depuis qu’Hitler a pris le pouvoir, il est l’ennemi juré du régime.

Nous suivons son parcours, ses combats, sa vie publique et politique.
Puis nous découvrons cette autre facette de lui, celle de la peur, du regret, de la peine. Cette facette d’un père qui n’en est pas vraiment un.

Puis la voix de Mileva, cette femme forte et intelligente, dévouée à son fils.
Cette femme qui n’a aimé qu’une fois et qui voit son destin lié exclusivement à celui d’un fils schizophrène, qu’elle doit placer – trop tôt – à l’asile.
Elle aurait préféré prendre la place d’Eduard. Elle, la prisonnière, et lui, un homme libre. Lui dévalant la route et elle qu’on enferme. Il courrait à en perdre haleine. Tout en bas de la rue, il ne songerait déjà plus au mal qui a frappé sa mère. Il apercevrait le lac au loin, aurait envie de flâner sur la rive. Il songerait à sa mère, serait triste un instant. Une fille lui sourirait, il oublierait sa peine. Il rencontrerait un ami qui lui proposerait de faire un tour sur son voilier. Il partirait naviguer. Il s’étourdirait sous le vent.
Le sort en a décidé autrement. Il faut que ce soit elle à l’air libre, et Eduard qu’on enferme.

Enfin, celle d’Eduard. L’enfant d’Einstein.
Eduard, enfant intelligent, qui en veut à son père, dont on suit les allers et venues entre le Burghölzli, un asile psychiatrique de Zurich, et Vienne, en passant par des séjours chez sa mère et en famille d’accueil.
Aviez-vous déjà entendu parler de moi avant que je débarque ici ? Non. Je n’existais pas. Qu’ai-je fait pour ne pas exister ? Rien. Je n’ai rien pu faire. Il n’y a pas de place dans ce monde pour un autre Einstein. Je pâtis d’un trouble du culte de la personnalité.

Eduard dont on entend les voix qui le rongent, dont on voit les hallucinations qui le dévorent, dont on suit l’évolution et le chemin vers la folie où n’existe plus de sentiments.
Un jour, mon père travaillera sur mon cas. A quoi bon une telle intelligence si elle n’est pas mise au service de l’homme ? Celui qui a découvert les grands principes de l’univers ne peut-il travailler sur mon hémisphère droit ?

On suit leurs évolutions respectives.

Celles d’un homme qui ose braver de nombreux interdits et qui paraît sans failles, si ce n’est celle qui lui est personnelle, à savoir construire un lien avec son fils.
Il est question de courage. Il a eu tous les courages. Braver la Gestapo, soutenir, un des premiers, la cause des Noirs, aider à la création de l’Etat juif, braver le FBI, ne pas baisser l’échine, ne jamais renoncer, écrire à Roosevelt pour construire la bombe contre l’Allemagne et écrire à Roosevelt pour arrêter la bombe destinée au Japon. Soutenir les juifs opprimés par le Reich. Pétitionner. Etre en première ligne. Mais aller voir son fils est au-dessus de ses forces. Il a trouvé ses limites. Seul l’univers ne connaît pas de limites.

Celles d’une femme qui n’est plus. Qui devient mère avant tout.
Autour d’elle, les êtres ont fui. Ses enfants l’ont quittée. Hans-Albert, parti en Amérique. Eduard perdu dans son monde. Lieserl, dans l’au-delà.

Celles d’un fils qui subit des électrochocs, qui se cherche, qui essaye de comprendre.
Voyez plutôt avec mon frère. Je ne vous en voudrai pas. J’ai perdu mon amour-propre il y a longtemps. Il me semble que c’était pendant une séance d’électrochoc.

Et à travers ces 3 voix, ces 3 évolutions, beaucoup de sentiments nous assaillent… Peine, amertume, regrets, espoirs…

Un style magnifique, un récit extrêmement bien documenté, un livre qui nous transporte, qui nous parle de la politique d’immigration des USA durant la seconde guerre mondiale, qui nous révèlent le destin d’un homme connu et reconnu mais dont nous ne connaissons que peu la vie personnelle, et celui, surtout, d’une famille dont le destin tragique nous transporte.
Une histoire qui met certaines vérités en lumière, et qui ne peut que nous toucher.

Et j’ajouterai à titre personnel que la Suisse est un pays qui s’honore de traiter ses malades mentaux mieux qu’aucun autre. Allez, cher professeur, je serai ravi de signer l’acte de naturalisation de Hans-Albert Einstein et de le recevoir dans notre beau et grand pays. Tous les Einstein sont les bienvenus chez nous. Du moins, ceux qui ont la tête bien faite.

Un livre passionnant, un coup de coeur que je ne peux que recommander chaudement et qui me donne envie de découvrir « les derniers jours de Stefan Zweig » du même auteur.

 
Le cas Eduard Einstein – Laurent Seksik
Editions Flammarion – 304 pages

1pourcent1/6

23
sept

Une photo, quelques mots #11 : Il se souvient

banc

Jamais il n’aurait cru  un jour se retrouver là à nouveau.
74 ans qu’il a quitté Dresde, à l’âge de 10 ans.

Il se souvient parfaitement de cet endroit où se mêle à la fois des souvenirs heureux et le pire de sa vie et a du mal à croire que ce parc soit resté intact alors que presque toute la ville a été bombardée et détruite.

Il regarde autour de lui avant de se décider à s’asseoir.
Et alors, il baisse la tête et laisse les souvenirs affluer et le submerger.

Il se souvient de ces arbres derrière lesquels il jouait à cache-cache avec ses deux cousins et sur lesquels ils s’amusaient à grimper.
Il se souvient de sa mère qui s’asseyait sur ce même banc avec sa soeur. Il les revoit, si semblables, si belles, si jeunes, si pleines de vie, discuter et rire tout en les surveillant.
Il se souvient comme elles étaient heureuses chaque mercredi après-midi, en venant ici refaire le monde pendant que leurs enfants profitaient de leur après-midi libre pour se défouler.

Il se souvient alors, encore plus vivement peut-être et avec beaucoup plus d’amertume sans aucun doute, des dernières fois où ils sont venus ici.
La façon qu’elles avaient de se retourner tout le temps comme si elles avaient peur d’être écoutées. Leurs façons de bouger – de manière saccadée et animée – comme si elles étaient stressées et anxieuses.
Il se souvient qu’elles leur interdisaient de partir trop loin et qu’elles paniquaient dès qu’elles en perdaient un de vue.
En se concentrant, il arrive même encore à les entendre chuchoter.
Voilà qu’il frissonne.
Mais c’est à peine s’il s’en rend compte car les souvenirs continuent d’affluer.

C’est sur ce banc où il est assis aujourd’hui qu’elles les ont fait s’asseoir il y a 74 ans.
Là qu’elles leur ont annoncé qu’ils allaient partir aux Etats-Unis rejoindre leur oncle.
Là qu’elles leur ont expliqué qu’il n’était pas bon d’être juif  et de vivre en Allemagne en 1939.
Oui, c’est sur ce banc qu’elles les ont fait s’asseoir, un mercredi après-midi d’automne semblable en apparence à tous les autres, et qu’elles leur ont expliqué, accroupies devant eux, qu’ils allaient partir  d’abord et qu’elles les rejoindraient rapidement. Qu’ils allaient être heureux là bas, refaire leurs vies, rester toujours ensemble.

Et elles avaient eu raison. Ils avaient vécu heureux, ils s’étaient mariés, ils étaient restés proches, ils avaient aimé, perdu, ri. Profité de la vie.
Mais elles avaient aussi eu tort. Elles ne les avaient jamais rejoints.

 

Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.