Les lectures de Cécile

8
avr

Une photo, quelques mots #3 : La brosse

 

 

 

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– Pourquoi ce magasin spécifiquement?

– C’est une longue histoire ma chérie.

– J’ai tout mon temps. On a voyagé pendant deux jours, pris l’avion, pris le train, pris le taxi pour que tu puisses déposer cette brosse à cheveux dans ce magasin alors qu’on ne la voit même pas parmi toutes ces poupées russes.

– Au contraire, on ne voit qu’elle. C’est ici qu’est sa place. C’est là précisément que je l’ai vu la première fois.

– Maman, tu as plus de 80 ans maintenant, tu sais que je t’aime et je ne t’ai jamais demandé de justifier tes choix ou tes périodes de silence où rien ne pouvait t’atteindre, pas même nous. Mais je crois que j’ai le droit de savoir maintenant. Je me doutes que cette brosse a un lien avec ce que tu as vécu mais je n’ai jamais compris pourquoi je ne pouvais pas m’ en approcher ni pourquoi tes yeux s’emplissaient de larmes chaque fois que tu posais les yeux dessus. Maintenant je pense qu’il est temps de me raconter tout ça. S’il te plait.

– J’avais 6 ans quand je me suis retrouvée devant ce magasin. Nous n’étions pas riches, mais nous étions heureux. C’était la fin des vacances d’été et Adam, mon grand frère, nous quittait le lendemain pour aller finir ses études dans une université de la capitale et il voulait me faire plaisir et m’offrir un cadeau, à moi, sa petite sœur chérie arrivée par accident et qu’il ne connaissait que peu vu qu’il avait quitté la maison quelques années auparavant.
On se baladait, il me tenait par la main, il faisait beau et il m’avait offert une glace. On riait et il me taquinait sur les garçons de ma classe… On était heureux. J’étais heureuse en tout cas. On s’est arrêté d’un commun accord devant ce magasin. Il regardait les poupées russes mais moi je ne voyais qu’elle. Cette brosse. Elle était seule, perdue parmi toutes ces poupées. Plus simple qu’elles aussi. Plus sobre. Je la voulais. C’était un sentiment fort. Bien plus qu’un caprice. Il me la fallait. Je l’aimais déjà plus que tout ce qui m’était cher. Plus que mes livres de valeur que je savais à peine lire. Plus que mon nouveau cartable et mes jolies robes. Cette brosse… Je ne sais même pas comment expliquer mon attirance pour ce petit objet que personne ne voyait vu qu’elle se fondait dans un décor de couleurs et de multitude.
Adam a été surpris de mon choix mais n’a pas hésité une seconde avant de me l’acheter. Si tu savais le sentiment que j’ai ressenti quand il me l’a tendu ! Il a voulu la mettre dans un sac, mais je n’ai pas voulu. Je l’ai mise dans la poche intérieure de mon manteau, pour pouvoir la sentir, pour être plus proche d’elle, pour ne l’avoir qu’à moi et ne la partager avec personne.
C’est cette nuit là que les agents de Staline sont venus nous chercher pour nous amener vers ses trains. C’est cette nuit là qu’Adam s’est fait fusiller sur le quai car il voulu protester quand on nous a séparé. C’est cette nuit là que ma vie a bousculé.
J’avais si froid avec mon manteau d’été. La glace que nous avions partagée l’après midi me semblait déjà un lointain rêve.
On nous avait fait partir avec tant de précipitation que je n’avais pensé à prendre aucun objet de valeur. Heureusement que ma mère avait pu cacher quelques bijoux dans son manteau.
Dans le mien, il n’y avait qu’une chose. Cette brosse.
Cette brosse, Nadia, je ne m’en suis jamais séparée. J’ai vécu 15 ans dans des camps de travail en Sibérie, et je sais que sans elle, je n’aurais pas survécu.
Cette brosse, c’était mon frère, c’était des souvenirs heureux, c’était l’espoir, c’était la vie. Parmi le froid, parmi la cruauté, parmi la faim, la peur et la tristesse, cette brosse, c’était le rappel qu’il y avait autre chose. Qu’il y avait le soleil, qu’il y avait l’amour, qu’il y avait des glaces et des rires.
Cette brosse, je lui dois la vie. Et surtout, je lui dois les moments de bonheur que j’ai vécu après. Ton père, toi et ton frère, vos rires, manger à ne plus en pouvoir, se baigner, sentir le soleil sur sa peau, tes enfants…
Et comme elle a été un rappel du Bonheur quand j’étais en enfer, elle a été un rappel du Malheur après coup, quand ma vie était tellement belle que ma conscience voulait me faire oublier…

 – Et maintenant, tu as décidé d’accepter d’oublier ?

– Non, aujourd’hui il est juste temps qu’elle fasse le bonheur de quelqu’un d’autre. 

 

Photo de Romaric Cazaux
Et merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

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1
avr

Une photo, quelques mots #2 : Et si nous étions nés différents

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– J’ai peur, on ne va jamais y arriver.

– Mais si, tiens, regarde ce que nous avons déjà monté. Tu t’en sors très bien, on a déjà fait la moitié.

– Je les entends arriver, je suis sûre qu’ils vont nous rattraper et qu’ils vont nous séparer.

– Alors dépêche-toi, on y est presque.

– Je suis las, Daniel. Je suis fatiguée, je suis en nage, j’ai peur. J’ai peur de ce que nous allons faire, j’ai peur de mourir, même si c’est avec toi, même si c’est pour être près de toi pour l’éternité. J’en veux à la vie et à nos familles qui ne nous comprennent pas. Je t’en veux de m’avoir fait connaître l’amour, de m’avoir fait entrevoir le bonheur.

J’en veux au destin de m’avoir fait naître blanche et de t’avoir fait noir, d’être née dans une famille riche et de t’avoir fait simple enfant de domestique.

– Tu peux encore changer d’avis, Julie. Tu sais que je préférais que tu vives. Moi, je ne peux tout simplement pas me résoudre à vivre séparé de toi et envoyé en prison pour avoir osé espérer l’amour d’une blanche. Je veux mourir avec ce dont on m’a privé depuis ma naissance, je veux mourir avec respect. Je veux accomplir un acte qui ne me sera dicté par personne sauf par moi. Si je ne peux pas vivre comme je le veux, si une différence de couleur et un amour pur doivent faire de moi un criminel, alors je veux au moins pouvoir mourir dignement. Julie, mon amour, je te l’ai dis, tu pourras être heureuse, j’en suis sur, mais moi je suis condamné à voir la haine et le mépris dans le regard des autres toute ma vie, et après avoir vu de l’amour dans le tien, ce sera pire que la mort.

Mais toi, ma Julie… Toi tu peux vivre, tu peux même te battre pour changer les choses. Tu peux…

Ils arrivent, Julie, vite, il est temps de choisir. Il ne nous reste qu’un étage et nous serons en haut de la tour.

– C’est sur ce toit que nous nous sommes aimés la première fois, tu te souviens ?

– Comment pourrais-je oublier ?

– Et moi ? Comment pourrais-je t’oublier si je te survis ? Comment oses-tu même penser que je serais heureuse sans toi ?

 

 

Photo de Romaric Cazaux
Et merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

 

(Si ce petit texte est fictif, sur le fond, ce n’est malheureusement pas un poisson d’avril, on est en 2013 et le racisme est encore bien présent.)

 

 

 

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18
mar

Une photo, quelques mots #1 : Le choix

 

Il y a longtemps que je voulais participer à l’atelier d’écriture de Leiloona de Bricabook mais c’est aujourd’hui que je me décide (enfin!) à me lancer dans ce rendez-vous. 
Le principe est simple : Leiloona publie chaque semaine une photo qui sert de base pour notre texte que nous avons environ une semaine pour écrire. « Aucun genre, ni ton imposés. Seul le plaisir d’écrire. Encore et toujours ».

 

Voici donc la photo à l’honneur cette semaine, et en dessous le texte qu’elle m’a inspiré. 

 

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Alors c’est vrai, ce qu’on raconte, me dis-je. On voit vraiment la lumière qui nous guide vers le ciel quand on meurt.

Quand je vois ça, je me dis que je n’ai plus de crainte à avoir. 
Ce qui m’attend ne peut-être qu’à l’image de cette vue qui s’offre à moi, non ?
Lumière parmi les ombres, simplicité dans le chaos. Pureté, beauté, profondeur. 

Je fixe ce paysage pendant ce qui me semble à la fois des heures et des secondes et je m’interroge : quel rai de lumière dois-je emprunter pour suivre ce dernier chemin ?
Celui de droite, qui me semble plus long que celui en face de moi ? 
Ont-ils d’ailleurs des longueurs différentes ou est-ce simplement une impression ? 
J’ose me dire que ce n’est pas une impression et que la logique et la physique n’ont plus de mises désormais.

J’ose me dire que j’ai encore le choix. 

Le choix de me promener et de prendre le temps de traverser ce nuage qui ressemble à une baleine plutôt que celui qui ne ressemble à rien d’autre qu’un nuage. 

Le choix de passer par ce dégradé de bleu plutôt que de suivre cet autre chemin sans nuances. 

Oui, c’est décidé, je choisirai la lumière de droite. 
Je veux pouvoir faire cet ultime voyage à l’image de ma vie et passer par une multitude de couleur, de choix, d’ombres et de rêves. 

Car je le sais maintenant, je le vois de mes propres yeux, la destination finale de ma mort sera la même que celle de ma vie : lumineuse.

Photo de Romaric Cazaux
Et merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture

 

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