Les lectures de Cécile

2
sept

Une photo, quelques mots #9 : une fois

homme

09 heures, 42 minutes et 35 secondes.
Ça fait plus de 9h qu’elle m’a quitté. A minuit pile.  Non mais qui quitte son mec à minuit pile franchement ? Et quel est l’abruti qui regarde sa montre quand il se fait quitter?
9 heures 43 minutes et 10 secondes qu’elle a franchit cette putain de porte comme elle l’a déjà fait des dizaines de fois.
Sauf que  cette fois je sais que c’est sérieux, c’est pas comme la fois où je suis rentrée défoncé, ou la fois où elle a entendu la rumeur comme quoi j’avais baisé sa copine. La c’est différent. Elle a découvert les sachets de poudre, a attendu que je rentre, me les a lancés au visage et est partie.. Comme ça. Sans rien dire.. Elle n’a pas crié, n’a pas fait de crise, n’a pas hurlé ni tout  cassé. Elle n’a rien dit. Elle est juste partie. Comme ça.
Presque 10h qu’elle est partie et plus de 24 que je n’ai pas dormi. J’ai arpenté les rues, je suis allé chez elle, j’ai appelé sa famille. J’ai même appellé cette salope de Christina. Personne ne sait où elle est. Comme s’ils allaient me le dire de toutes façons. Ils me détestent. Ils m’ont toujours détestés. Je suis pas assez bien pour elle. Je ne suis qu’un petit minable des bas quartiers sans éducation alors qu’elle a fait des études, elle. ..
Qu’ils aillent se faire foutre. Elle est à moi. A. Moi. Elle va revenir. Elle revient toujours.
De l’argent facile qu’elle me dit. Ah ouais de l’argent facile? Elle croit vraiment que c’est facile de vendre de la drogue? Mais qu’est ce qu’elle y connait madame la princesse? Avec ses grands airs et ses grandes manières. Qu’est ce qu’elle connait de la peur hein ? Rien. Elle ne sait rien. Elle ne sait pas ce qu’est la peur, la vraie, celle qui vous consumme, celle qui vous empêche de dormir, celle qui gâche chaque moment de votre vie, même les joyeux. Cette boule dans la gorge, dans l’estomac. Cet étau qui se serre autour de notre cœur quand on vend de la came, ces battements qu’on entend résonner jusque dans sa tête à la vue d’un flingue.
De l’argent facile ? Qu’elle aille se faire foutre avec son éducation, son diplôme et ses belles pensées. On a toujours le choix ? Vraiment ? VRAI-MENT? Parce que j’ai eu le choix moi de naître dans une quartier pourri, d’avoir un père tout le temps ivre, une mère battue et un grand  frère mort trop jeune ? Elle croit que j’ai eu un putain de choix  ? Que j’ai choisi de commencer à vendre de la drogue pour nourrir mes petits frères  ? Elle croit vraiment que si j’avais eu le choix je n’aurais pas préféré finir médecin ou avocat ?
Qu’elle aille se faire foutre, elle et ses longues boucles noires. Qu’elle aille se faire foutre elle et ses sourires qui me hantent depuis presque 10h maintenant.
J’ai arrêté de consommer pour elle, je me suis rendu à ses putains de réunions de famille, j’ai arrêté de fréquenter  mes amis d’enfance. Pour. Elle. Mais est-ce que c’était assez ? Est ce que c’était assez ? Non. Bien sur que non. Ce n’est jamais assez. Quoi que je fasse ce n’est jamais assez de toutes façons.
Une fois et elle me quitte? Depuis 2 ans que j’ai arrêté mon activité, j’ai voulu rendre service à Rosario une fois en acceptant de délivrer cette putain de came demain et il faut qu’elle tombe dessus ?
Une fois et c’est fini?
Qu’ils aillent au diable. Elle va revenir. Elle revient toujours. Ça fait des heures que je suis devant cette fenêtre à regarder les passants, à fumer clope sur clope, à l’attendre, à espérer. Elle peut pas me quitter. Elle va revenir. Elle va me laisser m’expliquer.
Pourquoi elle répond pas au téléphone putain. Elle va revenir. Elle n’a pas le choix. Je suis rien sans elle moi. Si elle me quitte je vais me tuer. Je veux pas revenir en arrière. Je peux pas revenir en arrière. Cette peur. Toujours cette peur. Je veux pas. Je veux plus. Elle va revenir.
J’ai bientôt plus de clopes et ça fait plus de 10h qu’à chaque silhouette aux cheveux noirs qui passe je reprends espoir. Ça fait plus de 10h qu’à chaque fois que j’espère je perds un peu plus espoir. Je vais la retrouver. Elle va revenir. Même si je dois frapper à toutes les portes de Palerme pour ça. Elle. Ne. Peut. Pas. Me. Quitter.
9h 58 minutes et 10 secondes qu’elle a franchit cette porte et que chaque seconde qui passe me semble une éternité. 9h 59 minutes que j’ai envie de flinguer chaque passant que j’entends rire. Comment peuvent ils être heureux alors que mon monde s’écroule ?
10h qu’elle est partie, deux paquets de clope de fumés. Si elle ne revient pas, je n’y survivrai pas.

 

Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

 

15
juil

Une photo, quelques mots #8 : Se perdre et se retrouver

tendresse

 

Mon monde s’est écroulé il y a un an.
Tout ce à quoi j’ai toujours cru s’est révélé néans.
Mes parents ? Des menteurs.
Mes frères ? Des inconnus.
Ma vie dans les beaux quartiers et mon école hupée ? Des mensonges. Un songe.

Je sais que j’aurais du être reconnaissante. Je sais que j’aurais du me réjouir de la vie que j’ai eue, de mon enfance privilégiée, des ces écoles qui m’ont permis de me différencier, d’atteindre les meilleurs universités. J’aurais dû être reconnaissante envers mes parents, si je peux encore les appeler ainsi, de m’avoir permis de devenir cette femme que je suis. Cette femme sûre d’elle, sûre de l’effet qu’elle fait aux hommes, sûre de sa prestance  et qui est devenue la meilleure dans son domaine.

Sauf que tout s’est écroulé il y a un an quand j’ai découvert ces papiers d’adoption et alors, je n’étais certainement pas capable d’avoir une once de reconnaissance.

Cette femme que je suis devenue, qui était-elle vraiment ? Une imposture. Rien de plus.

Incompréhension, déni, colère… Je suis passée par toutes ces phases. J’ai hurlé, crié, pleuré. J’ai refusé les explications. Puis je les ai écouté mais elles ne m’ont pas appaisées.

Pourquoi m’ont-ils menti ? pourquoi ne m’ont-ils rien dit ? pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ?

Mon monde s’est écroulé et j’ai sombré.
J’ai quitté mon travail, j’ai arrêté de manger, j’ai quitté Paris, et je me suis noyée.
Je me suis perdue, j’ai suffoquée, et je n’ai plus su à quoi me rattacher. Avez-vous déjà eu ce sentiment de ne plus controler votre vie ? de ne plus savoir qui vous étiez ? Je l’ai vécu. Et on peut dire que je l’ai mal vécu.
J’en ai voulu au monde entier. A ma famille de m’avoir caché une partie de mon identité. A mes parents biologiques de ne pas avoir voulu de moi. A mon fiancé, de ne pas avoir su me comprendre et de penser que ma réaction était disproportionnée. Ne devais-je pas être reconnaissante ? Croyais-je vraiment que j’aurais été quelqu’un de différent, que je n’aurais pas été intelligente, belle, drôle ? Ne devais-je pas remercier ma famille pour l’amour et le soutien qu’ils m’avaient donné et essayer de les comprendre plutôt que de les rejetter  et de les juger ? Non. Non. Non. Juste non.

Je suis partie. Je les ai quittés. J’ai sombré…

Et je me suis relevée.
Avec un nouvel objectif. Retrouver mes parents biologiques.
Un an. Un an de recherche, de fausses routes, de frustration, d’espoir. Un an sans reprendre contact avec ma vie d’avant. Un an sans rien d’autre à l’esprit que de savoir.
Un an sans donner de nouvelles à mes parents, à ma famille, à mes amis, sans même me demander comment eux, vivaient les évenements. Un an d’égarement et d’objectifs qui m’ont conduit à ce moment précis.
Moi assise au bord de la seine, dans les bras de ce père qui m’a fécondé et dont l’amour qu’il me portait l’a poussé à faire la chose la plus dure qui lui ait été donné de faire : m’abandonner pour que je puisse avoir une vie meilleure que celle qu’il pouvait m’offrir après la mort de ma mère à ma naisssance.
Je me suis perdue pendant un an, mais maintenant je sais.

En regardant ces personnes sur la rive d’en face rire et être heureux, je réalise mon égoisme. Cette fille qui riait comme eux il y a encore un an, c’est moi.
Celle que je suis, celle que je me suis battue pour devenir, celle que mes parents ont aidé à devenir. Oui j’aurais été différente si je n’avais pas été abandonné mais au fond qu’est-ce que ça change ? celle que je suis devenue à tout pour elle et elle n’a pas le droit de se plaindre. Je l’aime déjà, ce père biologique, avec ses cheveux blancs, ses habits mal coupés, ses mains rêches d’avoir trop travaillé le bois.
Je l’aime pour avoir eu la force de faire ce qu’il a fait et pour m’avoir permis de devenir celle que je suis devenue.
Je l’aime oui. Je suis heureuse, ici, dans ses bras. Soulagée aussi.

Je suis en paix maintenant car je sais qui je suis.

Et je crois qu’il est temps que je retourne près des miens. Que je me retrouve. Que je les retrouve. Ma famille, mes amies. Ma vie. Moi.

Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

1
juil

Une photo, quelques mots #7 : L’espoir

route

– Reste cachée dans les champs, Ava. 

– Et toi, dépêche-toi. Tu es sûr que c’est la bonne heure pour se montrer ? Et si on nous repère ? 

– Ecoute, ça fait 5 jours que nous marchons dans ses champs, 5 jours que le moindre bruit nous fait peur, 5 jours que nous avons quitté cet homme avec ses intructions et 5 jours que nous sommes encore en vie. Maintenant, cette ferme là-bas est probablement celle dont l’homme nous a parlé, et il n’y a qu’un seul moyen de le savoir et c’est de vérifier si le poteau à l’angle de la route a un signe. Franchement, si je me fais prendre ici, c’est que c’était mon destin. J’ai échappé à la mort déjà 3 fois alors que je n’ai que 18 ans. Peut-être que c’est trop. Mais je ne crois pas. Si je suis arrivé à m’enfuir de ce train, puis alors qu’on m’a retrouvé, si je n’ai pas été fusillé sur place, que j’ai finalement survécu à ce camps et que je suis encore arrivé à m’enfuir, vraiment, je serais déçu que la Mort choisisse de me prendre ici alors qu’à 500 mètres de nous se trouve peut-être notre liberté. 

– Je sais que tu parles pour me distraire Daniel. 

– Ca marche ? 

– Pas vraiment. Tais-toi, inspecte les poteaux, et dépêche-toi de revenir près de moi.
Mais qu’est-ce qui te prend autant de temps Daniel ? Dépêche-toi, j’entends des bruits !  

– Oh mon dieu, il est là, Ava ! Le dessin de la colombe ! Oh mon dieu Ava, je n’y crois pas. C’est cette ferme. Ce sont ces montagnes que l’on va traverser. La Suisse. Tu vois là-bas ? C’est la Suisse. Libre ! Bientôt nous serons li…
Ava ? Ava, mon ange, ne pleure pas. Ne craque pas maintenant. Tu es la plus forte de nous deux, c’est pas le moment de craquer hein, j’ai besoin que tu sois forte.

– Et si ce n’est pas ça? Et si c’est un piège ? Et si on nous a manipulé ? Et si on est arrivé à s’enfuir pour rien ? Et si dieu m’a mis à travers de ton chemin puis de cette famille pour finalement nous écraser encore plus ? Je n’en peux plus Daniel, je ne pensais même pas que je pourrais un jour ressentir encore de l’espoir, et voilà que je te rencontre et que je me surprends à rire et à espérer.
Quand j’étais là-bas, jamais je n’aurais pu espérer ressentir de telles émotions encore une fois dans ma vie. Et là…. Là tu me dis qu’à 500 mètres se trouve peut-être quelqu’un qui va nous aider à passer la frontière, et voilà que j’espère de nouveau et j’ai l’impression que c’est mal. J’ai l’impression que je n’ai pas le droit d’espérer, que ce n’est pas un sentiment que nous, les juifs, avons le droit de ressentir. Et je m’en veux aussi. J’ai mangé, j’ai bu, alors que des milliers d’autres sont en train de mourir de faim. Alors que mes soeurs et mes parents sont morts. Jamais plus ils ne riront ou n’espèreront. Et moi ? Et moi, je rencontre un garçon, j’en tombe amoureuse, je ris, je mange et je vais peut-être m’en sortir. J’ai honte Daniel. J’ai honte d’aimer ma liberté plus que les autres. J’ai honte de ne pas ressentir de honte quand tu me fais rire et que tu m’aimes. Et j’ai honte de ressentir du plaisir. Mon dieu, voilà que je divague. Ca y est, j’ai 17 ans et je suis folle. Hitler aura vraiment gagné hein. Même si on s’en sort, on ne sera jamais les mêmes. On sera toujours marqués. 

– Ava, regarde-moi. On a assez souffert pour des centaines d’années. Si on s’en sort aujourd’hui, on sera heureux, je t’en donne ma parole. Allons-y maintenant. Ca ne sert à rien de discuter, et encore moins de pleurer. 

– Attends, laisse-moi prier. Laisse-moi au moins faire le shéma

– Je ne comprends pas que tu veuilles encore prier ce dieu. 

– Je suis sûre que c’est grâce à lui que nous sommes ici.

– Tu es sûre que c’est grâce à lui que nous sommes ici ? Tu plaisantes j’espère ? C’est grâce à lui que nous avons été déporté oui. C’est car nous avons cru en lui, que nos parents, nos frères et soeurs et nos amis sont morts. C’est de sa faute Ava, pas de la notre. C’est car nous sommes juifs que nous avons un numéro tatoué à vie sur notre bras, que nous sommes si maigres et si faibles que nous mettons 5 jours à parcourir une distance qui nous aurait pris 4 heures il y a un an.
Grâce à lui ? Vraiment ? Non Ava, moi je refuse de le remercier pour quoi que ce soit. Où était-il quand nous l’avons prié de nous épargner ? Où était-il quand je l’ai supplié d’épargner mon petit frère quand un soldat à pointer un fusil sur sa tête hein ? Où ??? Réponds-moi ! Où était-il, ton dieu, à ce moment là ?

– Calme-toi, Daniel tu me fais mal à me secouer comme ça. S’il te plait.
Ecoute n’en parlons plus. Tu as perdu la foi, la mienne s’est renforcée. C’est comme ça. Mais ce n’est pas ce qui compte. Traversons une dernière fois ce champ. Allons à cette ferme. Allons rencontrer notre destin.

– Tu as raison. Comme toujours. Excuse-moi.

– Tu as la pillule que le monsieur nous a donnée ? 

– Oui. Et toi ? 

– Oui je la garde dans ma main. Si jamais ce sont des soldats, je serai morte avant qu’ils ne nous ramènent à un camps.
Plus jamais. 

– Non. Plus jamais. Je t’aime Ava. 

– Je t’aime Daniel.  

 

Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

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