Les lectures de Cécile

28
oct

Une photo, quelques mots #12 : Le couloir de la mort

couloir

On me pousse brusquement pour que j’avance.
Ah ce couloir. Toujours ce couloir.
Et ces sentiments qu’il m’inspire.
Quand je le traverse d’un côté, l’espoir, la joie. On m’amène dehors. La lumière. La vie. Les arbres. Les feuilles qui tombent, qui changent de couleur. Le bruit des voitures au loin. Parfois, même, des rires d’enfants, étrangers à ce qui se passe au delà du mur qu’ils frôlent. L’espoir. L’espoir.
L’espoir qu’on ne me ramènera pas là bas. Que je ne retraverserais pas le couloir de la mort, comme j’ai vite appris à le désigner. L’espoir qu’un jour, ils comprendront que je ne suis pas folle. Que je n’ai pas besoin de cette camisole. Que je suis simplement différente. Pas débile. Ils n’ont pas besoin de me parler comme à une enfant. Encore moins me traiter comme une chienne.
Je suis une femme. Différente peut-être. Mais non moins humaine.
Ce couloir. D’un côté ma liberté. De l’autre, ma prison.
D’un côté, l’espoir. Ephémère. Douce illusion qui ne dure jamais assez longtemps.
De l’autre ce côté là.
A peine le virage amorcé, je redresse la tête d’un air de défi. Et voilà.
Le long couloir de la mort s’ouvre devant moi, s’étendant à perte de vue.
Qui parlait de lumière et de vie déjà ? Moi ?
Place aux ténèbres, aux cris hystériques, au froid, aux lampes qui éclairent si faiblement que je me demande parfois si elles ne sont pas là pour amplifier notre sentiment d’angoisse, ne reflétant que des ombres. Des ombres qui grossissent, grandissent, qui se mêlent aux hurlements, aux cris de désespoirs et qui viennent me hanter, s’insinuant en moi jusqu’à ce que je ne voie plus qu’elles, n’entende plus qu’elles, devienne elles.
Je n’ai pas fait 3 pas que je les sens déjà, elles sont là, elles arrivent, j’essaye de les repousser mais où peuvent-elles aller ? Elles aussi sont coincées dans ce couloir et contrairement à moi, elles n’ont pas la possibilité de se cogner la tête contre les murs pour disparaître, pour oublier.
Ce couloir…
Vie et mort.
Espoir et désespoir.
Lumière et ténèbres.
Liberté et ombres.
Joie et angoisse.
Rires et cris.
Salut et damnation.
Est-ce qu’un jour je le traverserai en sens inverse pour ne plus jamais le revoir de ce côté-ci ?
Non. Je ne suis pas arrivée dans ma chambre que déjà je sais. Si je dois voir un côté du couloir de la mort pour la dernière fois, ce sera celui-là.


Photo de Marion (Twenty three peonies) dont je vous conseille le blog original, beau, esthétique, intéressant qui vous parlera de films, de livres et de pleins d’autres choses…
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23
sept

Une photo, quelques mots #11 : Il se souvient

banc

Jamais il n’aurait cru  un jour se retrouver là à nouveau.
74 ans qu’il a quitté Dresde, à l’âge de 10 ans.

Il se souvient parfaitement de cet endroit où se mêle à la fois des souvenirs heureux et le pire de sa vie et a du mal à croire que ce parc soit resté intact alors que presque toute la ville a été bombardée et détruite.

Il regarde autour de lui avant de se décider à s’asseoir.
Et alors, il baisse la tête et laisse les souvenirs affluer et le submerger.

Il se souvient de ces arbres derrière lesquels il jouait à cache-cache avec ses deux cousins et sur lesquels ils s’amusaient à grimper.
Il se souvient de sa mère qui s’asseyait sur ce même banc avec sa soeur. Il les revoit, si semblables, si belles, si jeunes, si pleines de vie, discuter et rire tout en les surveillant.
Il se souvient comme elles étaient heureuses chaque mercredi après-midi, en venant ici refaire le monde pendant que leurs enfants profitaient de leur après-midi libre pour se défouler.

Il se souvient alors, encore plus vivement peut-être et avec beaucoup plus d’amertume sans aucun doute, des dernières fois où ils sont venus ici.
La façon qu’elles avaient de se retourner tout le temps comme si elles avaient peur d’être écoutées. Leurs façons de bouger – de manière saccadée et animée – comme si elles étaient stressées et anxieuses.
Il se souvient qu’elles leur interdisaient de partir trop loin et qu’elles paniquaient dès qu’elles en perdaient un de vue.
En se concentrant, il arrive même encore à les entendre chuchoter.
Voilà qu’il frissonne.
Mais c’est à peine s’il s’en rend compte car les souvenirs continuent d’affluer.

C’est sur ce banc où il est assis aujourd’hui qu’elles les ont fait s’asseoir il y a 74 ans.
Là qu’elles leur ont annoncé qu’ils allaient partir aux Etats-Unis rejoindre leur oncle.
Là qu’elles leur ont expliqué qu’il n’était pas bon d’être juif  et de vivre en Allemagne en 1939.
Oui, c’est sur ce banc qu’elles les ont fait s’asseoir, un mercredi après-midi d’automne semblable en apparence à tous les autres, et qu’elles leur ont expliqué, accroupies devant eux, qu’ils allaient partir  d’abord et qu’elles les rejoindraient rapidement. Qu’ils allaient être heureux là bas, refaire leurs vies, rester toujours ensemble.

Et elles avaient eu raison. Ils avaient vécu heureux, ils s’étaient mariés, ils étaient restés proches, ils avaient aimé, perdu, ri. Profité de la vie.
Mais elles avaient aussi eu tort. Elles ne les avaient jamais rejoints.

 

Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.

 

16
sept

Une photo, quelques mots #10 : Peut-être aurais-je dû…

couloir

 

 

Peut être que j’aurais dû lui dire la vérité.
Lui dire que je suis malade, et que je vais mourir.

Peut être que je n’aurais pas dû lui briser le cœur avec un simple « je ne t’aime plus » sur un quai de gare.
Mais lui dire qu’elle est la plus belle chose qui me soit arrivé.
Lui dire que je l’aime plus que tout au monde.
Que le jour où elle est entrée dans ma vie a été le plus magique qu’il m’ait été donné de vivre.

Peut-être aurais-je dû lui dire la vérité.
Lui dire que je vais perdre du poids, que je vais être méconnaissable, que je vais peut-être perdre la tête.

Peut-être que j’aurais dû prendre le temps de lui expliquer qu’elle et moi, ce ne sera finalement pas pour toujours, mais pas parce que je ne l’aime plus.
Mais simplement parce que l’homme qu’elle aime ne sera bientôt plus.

Mais comment aurais-je pu ?
Comment aurais-je pu sachant qu’elle allait rester à mes côté jusqu’au bout.
Et alors … alors j’aurais vu la pitié dans ses yeux, au lieu de l’amour. J’aurais vu la peine, au lieu de l’espoir. J’aurais vu la douleur, au lieu de la joie.

Peut-être aurais-je dû rompre de manière moins abrupte.
Mais comment aurais-je eu alors la force de la laisser partir ?
Ses larmes contenues ont déjà failli avoir raison de ma volonté. Que se serait-il passé si je l’avais laissé argumenter ou me poser des questions ?
Elle aurait vu que je mentais, que je l’aime comme un fou.  Que la quitter à été plus dur que d’apprendre que je n’aurais jamais 30 ans.

Peut-être aurais-je dû lui dire la vérité ?
Ne pas être égoïste. Ne pas vouloir qu’elle garde de beaux souvenirs de moi. Des souvenirs de moi riant. Aimant. Vivant.

Peut-être devrais-je la rattraper ?
Quand je l’a vois, si fière, si droite,  comme si je ne venais pas de lui arracher le coeur et de le piétiner, j’ai envie de hurler.

Peut-être devrais-je la retenir avant qu’elle ne franchisse cette porte.
Lui dire la vérité et la garder près de moi jusqu’au bout.

Plus que quelques secondes avant qu’elle ne quitte mon champ de vision et déjà le manque d’elle est si douloureux et si présent que je me réjouirais presque de ma mort prochaine.  Sauf que si je n’étais pas mourant, je passerais cette porte avec elle, mes mains dans son manteau, ma bouche sur la sienne.
Si je n’étais pas mourant, je n’attendrais pas une seconde de plus pour lui demander de m’épouser et d’être mienne.

Oui. Peut-être devrais-je l’appeler.
Pour la voir se retourner une dernière fois. Pour la voir s’écrouler dans ce hall de gare plutôt que dans la rue, quand elle se saura hors de ma vue.

Mais j’ai peur. Peur de lui dire la vérité. Peur qu’elle reste à mes côtés.
Peur de lire dans ses yeux le déclin de son amour.

Peut-être n’aurais-je pas dû la quitter comme ça ?
Mais je préfère la haine à la pitié. Ou pire. Au soulagement quand je partirai.

Alors, je la laisse partir et je la regarde franchir la porte de cette gare sans se retourner.
Alors, je la laisse partir et signe ma deuxième condamnation en la laissant s’en aller.

 

Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d’écriture.